Le Bloc-notes de Lekti-ecriture.com

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samedi, octobre 4 2008

Portrait du pirate en conservateur de bibliothèque

Le titre de ce billet peut paraître provocateur.

Il l'est certainement, mais il correspond à une réalité dont on parle peu, une réalité qui émerge encore à peine, mais dont les conséquences paraissent immenses, du point de vue du droit d'auteur, de l'économie de l'ensemble de la chaîne du livre, et des problèmes de conservation et du partage du savoir à l'ère du numérique.

Beaucoup d'entre vous ont certainement entendu parler du protocole Bittorrent, réseau Peer to peer (pairs à pairs en bon français) qui s'est nettement développé depuis deux ou trois ans, surtout depuis le « flicage » du réseau eDonkey, et des clients utilisés pour y accéder, dont le plus important est évidemment Emule.

Emule est en perte de vitesse, mais les réseaux Peer to peer liés au protocole Bittorrent n'ont jamais été aussi actifs. En témoignent certains sites de partage liés à Bittorrent, qui présentent la plupart du temps des contenus encore sous droit, et font partie des cent sites les plus visités au monde, selon le baromètre annuel Google. Mininova est entré ainsi en 2007 au rang 97 concernant le nombre de visiteurs, selon les données qui proviennent d'Alexa, alors que d'autres sites de partage Bittorrent qui proposent (presque) uniquement des contenus encore sous droit figurent dans le top 500 des sites les plus visités : c'est le cas pour ThePirateBay, toujours très populaire, Torrentz ou encore Demonoïd. Et, comme je l'ai signalé, ces sites de partage sont uniquement constitués de contenus sous droit.

Je ne vais pas parler de la musique ou du cinéma, je vais me contenter de parler des contenus textes et images. Et là, la surprise est immense : certains catalogues d'éditeurs sont totalement mis à la disposition des internautes. C'est le cas, tout particulièrement, pour les ouvrages scientifiques et techniques. Ainsi, il est très facile de rapatrier en quelques heures sur son disque dur l'ensemble ou presque du catalogue des éditions O'Reilly, un éditeur particulièrement réputé, spécialisé aux États-Unis et en Europe dans la publication de livres techniques. À portée de clics et en quelques heures, c'est près de quatre cent livres de cet éditeur que l'on peut voir apparaître sur son écran d'ordinateur.

À partir de ce moment-là, le doute apparaît à l'esprit : comment les éditions O'Reilly arrivent-elles encore à vendre des livres, puisque certains, tels que Denis Olivennes, auteur du rapport éponyme, nous apprennent que la piraterie est responsable de la crise actuelle, en ce qui concerne l'industrie musicale et cinématographique ? Si l'on suit le cheminement de la pensée de Denis Olivennes, les éditions O'Reilly, piratées de manière massive, auraient déjà du déposer le bilan. Or, ce n'est pas le cas. Pire encore, le fondateur des éditions O'Reilly, le très respecté Tim O'Reilly, inventeur de la célèbre formule « Web 2.0 », affirme depuis quatre ans que la piraterie, en ce qui concerne ses livres, n'est pas un problème, et parfois même représente un vecteur de vente de livres physiques (voir le lien suivant, un article qui a fait sensation au moment de sa parution, pour plus de détails : http://www.openp2p.com/pub/a/p2p/2002/12/11/piracy.html).

Apparemment, le lien qui paraît évident aux yeux de certains, entre la piraterie et la crise des industries dont la dématérialisation est rendue possible, n'est pas si évident.

Mais tout ceci n'est guère nouveau : la piraterie, en ce qui concerne les livres techniques, notamment ceux qui touchent l'informatique, est un phénomène assez ancien.
Ce qui est plus récent, en revanche, est l'extension du phénomène aux livres de sciences humaines et de littérature, et à la bande dessinée. La mise à disposition de livres numérisés, dans ce dernier cas, n'est pas forcément apparent sur des grands sites de partage Torrent, tels que The Pirate Bay ou Mininova. Ils sont le fait de sites moins visibles, sur lesquels il n'est possible d'accéder que sur invitation d'un membre, et le nombre mais également la qualité des livres numérisés par ces petites équipes est proprement impressionnant. Parmi tous ces livres, certains n'ont pas été scannés par les petites équipes liées à un site de partage Bittorrent. Il peut s'agir, tout simplement, de copies de PDF d'imprimeurs, facilement reconnaissables par la présence des traits de coupe.
Il n'est pas très difficile, par exemple, de récupérer en ce moment sur certains sites, l'ensemble ou presque des " Very short introduction ", collection de référence d'Oxford University Press, équivalente aux Que Sais-je? publiés par les PUF, soit près de 1 300 titres.
Les éditeurs français, selon les affirmations récentes de certains, pensent être à l'abri du phénomène. Je ne voudrais pas être un facteur d'inquiétude, mais voilà, parmi tant d'exemples, certaines listes de livres qu'il m'a été possible de voir sur certains sites Internet Torrent de partage :

  • L'ensemble de l'œuvre de Jacques Derrida, notamment ses livres publiés chez Gallimard et chez Gallilée.
  • La totalité des ouvrages de Gilles Deleuze publiés aux éditions de Minuit.
  • Une partie de la collection Bibliothèque des Sciences humaines, publiée chez Gallimard, notamment certains ouvrages anciens, non réédités.
  • L'abécédaire de Gilles Deleuze publié par les éditions Montparnasse.
  • Bien des livres d'informatique et de bricolage publiés par les éditions Eyrolles.
  • Beaucoup de livres de chez Librio, que cela soit ceux de michel houellebecq, de Franz Kafka, et cetera.
  • L'ensemble des livres de Bernard Werber, de Frédéric Beigbeder, ou encore d'Amélie Nothomb.

Ce ne sont là que quelques exemples, pris au hasard, mais qui témoignent de la diversité, et de la vitalité de ces petites équipes, souvent composées de seulement de quelques dizaines de membres, qui décident de numériser et de mettre à disposition ces livres au format numérique, directement sur l'Internet.

Encore plus étonnant : à partir des éléments ci-dessus, il serait assez facile de considérer qu'il s'agit de simples pirates qui contournent la législation sur le droit d'auteur, mettent à mal (c'est une hypothèse) la pérennité économique des éditeurs, dont la condamnation par les tribunaux serait éminemment souhaitable.
La réalité n'est pas si simple... En effet, ces petits groupes se comportent, ont des réflexes de bibliothécaires : ils classent les livres en fonction de leur pertinence, créent des dossiers de manière élaborée, et il est difficile de considérer qu'il s'agit simplement de groupes d'activistes qui veulent « mettre à bas le système capitaliste ». Bien au contraire, ces groupes semblent considérer les livres en fonction de leurs qualités intrinsèques, non pas en fonction de leur valeur commerciale. Ainsi, certains sites Internet de partage, privés, mettent à disposition de leurs membres des ensembles dédiés par exemple à l'étude de la Turquie, de l'Égypte, qui vont rassembler « le meilleur » de la littérature historique, géographique, sociologique, par rapport à ces États, écrits depuis un siècle. Ces pirates-là ont des réflexes innés (je doute que tous aient suivi des cursus universitaires de documentalistes), de bibliothécaires qui trient, classent, référencent, avant de mettre à disposition toute cette matière sur Internet.
Il manque des sociologues pour étudier ce phénomène, dont la portée paraît considérable, en même temps qu'il est nécessaire que les éditeurs réfléchissent à ce phénomène, inéluctable dans la mesure où il suffit d'une copie papier pour que ces groupes diffusent le livre dans sa forme numérique, la plupart du temps avec une qualité bien supérieure à celle offerte par Google Recherche de Livres ou le projet Gallica de la Bibliothèque Nationale de France.

Ce billet aura certainement une suite.
Parce que ce phénomène paraît très important, qu'il ne sert à rien d'éluder le sujet, bien que je craigne qu'il ne soit sujet à de trop violentes polémiques.

N.B. : je n'ai cité dans ce billet aucun « groupe » ou site Internet privé de partage de fichiers, afin qu'il ne me soit pas reproché de faire l'apologie du piratage. Je n'ai pas non plus abordé à dessein le phénomène de numérisation par certains groupes de la presse nationale, quotidienne ou hebdomadaire. Il est par exemple désormais très facile de « récupérer » sur certains sites Internet, jour après jour, une copie du Monde, qui a été numérisée, et chaque semaine, un exemplaire du Canard Enchaîné, de Courrier International ou de Marianne.

vendredi, octobre 3 2008

Georges Perros sur la librairie Lekti-ecriture.com

Dessiner ce qu'on a envie d'écrire, Georges Perros
Georges Perros, de son vrai nom Georges Poulot, est surtout connu au travers des trois tomes de Papiers collés, publiés dès 1961 par Gallimard.
Mais les éditions Finitude ont mené un travail remarquable, depuis trois ans, pour rendre disponible ce qui devait ou pourrait être le quatrième tome des Papiers collés, et l'œuvre graphique de Georges Perros, notamment avec la parution de Dessiner ce qu'on a envie d'écrire, qui réunit une centaine d'œuvres graphiques de l'auteur, avec une très belle préface de Michel Butor.

Vous pouvez en ce moment découvrir l'ensemble des livres de Georges Perros, notamment ceux publiés par Finitude, sur la librairie Lekti-ecriture.com, il vous suffit de suivre le lien suivant : découvrir les livres de Georges Perros sur la librairie Lekti-ecriture.com.

mardi, septembre 30 2008

Bernard Hoepffner, derniers livres traduits

Les Aventures de Tom Sawyer, Marc TwainBernard Hoepffner est reconnu par toutes et tous comme l'un des plus grands noms de la traduction, en ce qui concerne la littérature américaine.

Et la rentrée littéraire de Bernard Hoepffner est particulièrement riche, et surtout passionnante, avec deux livres particulièrement attendus.

Pour ces deux-là, ça se passe chez Tristram : Bernard Hoepffner a retraduit deux livres cultes de Mark Twain, que l'on considérait - à tort - comme des livres destinés aux plus jeunes : Les aventures de Tom Sawyer, et Les aventures de Huckleberry Finn. Nous pensions connaître Mark Twain, nous avions lu ces livres plus jeunes, nous avions également parfois suivi les aventures de Tom Sawyer sur le petit écran, en dessins animés.
Et pourtant. Ces deux livres traduits par Bernard Hoepffner apparaissent à tous ceux qui les ont lus comme des immenses découvertes.

Huckleberry Finn, Marc TwainEt comme l'indiquent les éditions Tristram, Mark Twain (1835-1910) est l’un des auteurs les plus importants de toute la littérature américaine. Pionnier d’une écriture « spontanée », il a introduit le langage parlé dans l’écrit. Comme l’a dit Ernest Hemingway : « Avant, il n’y avait rien. Depuis, on n’a rien fait d’aussi bien. ».

Nous invitons les lecteurs à découvrir ces livres sur la librairie Lekti-ecriture.com (rejoindre les fiches de présentation des livres de Mark Twain sur la librairie Lekti-ecriture.com), ou sur l'espace éditeur des éditions Tristram (rejoindre l'espace éditeur des éditions Tristram).

La rentrée littéraire peut encore nous réserver d'heureuses surprises...

samedi, septembre 20 2008

Un métier d'artisan

Lekti-ecriture.com s'est doté cette semaine d'une nouvelle page d'accueil qui met en valeur de manière plus importante la librairie Lekti-ecriture.com.

Cette page d'accueil va encore considérablement évoluer, afin que les lecteurs/internautes puissent dès l'entrée se rendre compte de la richesse du projet Lekti-ecriture.com, ce qui n'était pas toujours le cas. La librairie Lekti-ecriture.com, quant à elle, connaît une montée en puissance importante, avec un nombre de livres présentés chaque jour plus important.

Les outils communautaires à destination des lecteurs vont apparaître peu à peu sur la librairie Lekti-ecriture.com, avec un peu de retard puisque nous sommes une micro-structure, une équipe d'artisans qui apprend, en forgeant le projet Lekti-ecriture.com, pourrait-on dire. Et cette situation nous convient bien. Nous revendiquons avec force cette idée d'être des artisans de l'Internet.

Au moment où les médias Internet connaissent des mouvements de concentration majeurs, liés à la montée en puissance inexorable (et quelque peu effroyable) de la publicité sur l'Internet, et du transfert des budgets publicité des supports papier vers l'Internet, nous espérons que nous serons toujours en mesure de mener notre métier d'artisan, de proposer toujours plus de textes, de documents audio et/ou vidéo, de confier des blogs à des écrivains, dans des espaces vierges de publicité.
Inventer, chaque jour, pour être en mesure d'être un outil de découverte de la littérature et des sciences humaines sur l'Internet.

Notre modèle économique : vendre des livres en association avec des librairies physiques, que cela soit à travers Les Espaces de l'édition indépendante ou maintenant, avec la librairie Lekti-ecriture.com pour financer l'ensemble du projet, est périlleux. Nous le savons. C'est une démarche beaucoup plus difficile que celle qui consiste à prendre des accords avec une ou plusieurs régies publicitaires, ou encore de vendre nos fichiers d'abonnés aux lettres d'information (proposition qui nous est faite désormais chaque semaine ou presque, par des acteurs du monde du livre ou d'autres groupes industriels).

Notre démarche est périlleuse, mais nous pensons qu'elle est féconde, et le nombre de lecteurs, toujours plus nombreux, qui se connectent sur le portail Lekti-ecriture.com chaque jour nous laissent à penser que nous avons raison, même si les difficultés demeurent.

mercredi, septembre 10 2008

Céline Minard sur la librairie Lekti-ecriture.com

Bastard Battle, de Céline MinardCéline Minard vient de faire paraître aux éditions Léo Scheer son dernier livre, Bastard Battle.

Bastard Battle est un livre étonnant, certainement l'un de ceux qu'il convient de découvrir de toute urgence ce mois-ci.

Entre la poésie de François Villon et des images dynamiques qui ne sont pas sans rappeler des films de sabres comme Tigre et dragon de Ang Lee ou Kill Bill de Quentin Tarantino, l’auteur crée une histoire pleine de suspens et de rebondissements, une écriture inédite qui n’est pas sans rappeler l’hybridation formelle d’un Arno Schmidt : une narration dynamique, efficace, reposant sur une langue consciente de son histoire.

En effet, l'action du livre se déroule en plein Moyen-Âge, en 1444, au moment où la ville de Chaumont est prise d'assaut par le bastard de Bourbon, Aligot de Bourbon, être cruel et violent, s'il en faut. Céline Minard écrit ce roman historique en vieux français, ce qui ne gêne nullement la lecture, l'enrichit au contraire de sensations nouvelles, et nous sommes très proches, souvent, de l'univers de Quentin Tarantino. Un mélange étonnant, une véritable révélation pour beaucoup de lecteurs en ce mois de septembre 2008, à faire partager... et à rapprocher des précédents romans de Céline Minard, que cela soit Le dernier monde ou La manadologie. L'ensemble des livres de Céline Minard sont à découvrir sur la librairie Lekti-ecriture.com : découvrez les livres de Céline Minard sur la librairie Lekti-ecriture.com.

mercredi, septembre 3 2008

La Free Software Foundation fête ses 25 ans !

La Free Software Foundation (en français, Fondation pour le Logiciel Libre) fête ces jours-ci ses vingt-cinq ans. Il est certainement utile de rappeler ici, en quelques phrases, le rôle majeur de la Fondation pour le Logiciel Libre, dirigée par la figure charismatique de Richard Stallman, dans l'évolution de notre environnement de vie. Sans la rédaction de la licence GNU, licence dite des « logiciels libres » ou « Free software », le mot Free signifiant avant tout libre, et non pas seulement gratuit, le système d'exploitation libre GNU/Linux n'existerait pas, mais l'ensemble du mouvement pour les archives ouvertes, qui nous permet chaque jour de lire des thèses et documents d'une grande valeur, que l'on soit sociologue ou mathématicien, n'aurait certainement pas pu le jour. Pas plus que l'ensemble des sites Internet littéraires, qui utilisent des systèmes de gestion de contenus tels que SPIP, diffusé sous licence GNU. Les licences Creative Commons n'auraient également pas été imaginées sans le travail préparatoire effectué par la FSF. Notre dette à l'égard de la Free Software Foundation (FSF) est immense, bien au-delà de ce que nous imaginons souvent. Pour fêter avec dignité cet anniversaire, la Free Software Foundation nous invite à regarder un film de l'acteur, nouvelliste et metteur en scène Stephen Fry. Cette vidéo de Stephen Fry, en anglais mais bientôt traduite en français, nous invite à reconsidérer nos positions par rapport aux logiciels propriétaires, avec beaucoup d'humour.

Cliquez ici pour rejoindre le site Internet de la Free Software Foundation et regarder la vidéo de Stephen Fry.

mardi, septembre 2 2008

Le livre numérique en train de se faire : l'exemple des « Pragmatic Programmers »

Dans un billet publié très récemment sur le bloc-notes de Lekti-ecriture.com, Benoît Berthou plaidait, en fin d'article, pour que le livre, sous sa forme numérique, ne soit pas une simple reproduction d'un contenu papier, mais permette de se rendre plus loin, de prendre en compte les spécificités de l'Internet, pour une richesse accentuée.

Là-dessus, une expérience mérite d'être citée et même étudiée en détail, celle des ''Pragmatic Programmer''. Cette maison d'édition anglo-saxonne, qui édite des livres dans le domaine de l'informatique, ne se contente pas seulement de proposer des livres papier, ou leurs équivalents numériques (format PDF), mais propose à l'ensemble des développeurs qui souscripteurs de l'offre pour un livre de participer, réellement, à l'élaboration du livre. Chaque livre de cette maison d'édition est proposé tout d'abord en bêta, ce qui signifie que chacun de ceux qui souscrivent à l'achat du livre peuvent participer à l'élaboration du livre, notamment en signalant aux auteurs certains points qu'ils estiment obscurs, ou pas assez développés. Ainsi, chaque livre est construit non pas de manière collective (il ne faudrait pas confondre avec une approche de type " wiki ") par des auteurs bien identifiés, spécialistes dans leurs domaines informatiques, mais qui tiennent compte de l'avis de l'ensemble des lecteurs afin de produire des textes encore plus clairs, complets, et parfois aussi plus concis. À l'heure où j'écris ces lignes, près d'une douzaine de livres sont ainsi disponibles en bêta et les livres papier, au moment de leurs rééditions, passent également par un stade bêta. L'ensemble de ce processus est complété par de nombreuses ressources « compagnon » (vidéo, podcasts...) mis en ligne sur le site des Pragmatic Programmers.

Évidemment, cet exemple est particulier, propre dans cet exemple à l'univers du livre technique. Il n'empêche, il s'agit là d'une piste qui a tenu ses promesses, puisque le nombre de programmeurs de haut niveau attachés à cette maison d'édition est très élevé, et que la pérennité économique de cette approche est depuis de longues années éprouvé.

À titre personnel, ce que je retiens de ces initiatives, mais également d'autres (voir le dispositif Safari d'O'Reilly) demeure que ce genre d'initiatives trop mal connues, et qu'il ne s'agit sans doute pas d'un hasard si la majorité de ces projets nous parviennent du monde anglo-saxon. En effet, au cours des dernières années et tout particulièrement des derniers mois, l'articulation papier-numérique n'a cessée de faire l'objet d'études ou de colloques en France. Mais il nous manque certainement, en France, ce fameux esprit anglo-saxon qui porte vers l'expérimentation, avant l'analyse. Expérimenter, inventer, voir ce qui « prend », porter de vrais projets (tel que celui de Publie.net conçu par François Bon), avant de produire des actes de colloques, procéder de manière empirique et pragmatique, ce pragmatisme anglo-saxon qui nous manque tant parfois, voilà certainement la manière manière d'accueillir le numérique.

dimanche, août 31 2008

La numérisation des savoirs : une anti-communauté ?

Nos deux billets consacrés aux DOI ont donné lieu, sur Lekti et ailleurs, à nombre de commentaires intéressants, et notamment celui de Pierre Vautherin (répondant au sobriquet de freak et menant une recherche sur le marché des revues en ligne que nous serions enchantés de diffuser sur notre site) qui affirme que plus de 50.000 articles scientifiques publiés pour une large part sur Internet bénéficient du concours d’un DOI « qui permet de les identifier, et donc de les sauvegarder ! »

Ce chiffre (qui reste à vérifier) illustre un état de fait qu’il nous revient d’interroger : le livre n’est plus le vecteur privilégié de diffusion du savoir et est même largement déconsidéré au sein des procédures d’évaluation de la recherche (et donc de son financement) comme le souligne Françoise Benhamou sur son blog de Livres Hebdo. « Un Tristes Tropiques vaudrait moins qu'une publication dans la revue International Journal of Anthropology » : cette belle formule met en évidence un mode de production scientifique dans lequel la notion même d’ouvrage de référence, point focal autour duquel divergent et convergent l’attention des chercheurs, devient problématique et cède le pas devant des connaissances répondant à un ensemble de requêtes (puisqu’archivées dans des bibliothèques numériques ou sites de « littérature grise » permettant des recherches très précises).

Sur le plan scientifique ou politique, « le livre ne fait plus pleinement sens » ainsi que nous l’écrivons dans notre second billet et les DOI (et plus largement l’Internet) semblent marquer la fin d’un modèle philosophique (un ouvrage consignant l’ensemble des savoirs et luttant ainsi contre l’obscurantisme) et économique (des livres imprimés dans plusieurs pays, faisant l’objet d’un plan de communication et de commandes) hérité de l’Encyclopédie. Permettant un accès individualisé à l’information, ces nouvelles technologies inaugurent sans doute une édition scientifique dans laquelle la notion de communauté et la forme du « tour complet des connaissances » (encyclopaedia) auraient une importance réduite : la parcellisation du savoir esquissée en 1979 par Jean-François Lyotard dans La Condition postmoderne serait ainsi complète.

Fragilisant un livre pensé comme possible point de ralliement des connaissances et de ceux qui les produisent, les DOI ne se font également pas les alliés d’un savoir conçu comme partage communautaire d’analyses et d’idées : adaptant le cadre légal de la propriété intellectuelle à un environnement numérique, ils font en effet la promotion d’une recherche produisant ce que Jean-Max Noyer, Gabriel Gallezot Olivier Ertzscheid et Ghislaine Chartron nomment dans un article très inspiré des « objets éditoriaux finis » et non des travaux en devenir offerts au commentaire. Se situant aux antipodes d’archives ouvertes, qui entendent diffuser des productions scientifiques quels que soient leurs formats (comme HAL-SHS) ou les présenter avec des contributions de leurs différents lecteurs (comme ArXiv), l’usage de DOI tourne le dos à une redéfinition de l’édition scientifique comme possibilité « d’habiter les communautés d’œuvres, les agencements qui produisent et font circuler les documents, comme “incomplétude en procès de production” » pour reprendre les termes des chercheurs sus-cités.

Nonobstant les libertés qu’offre l’Internet de commenter et mettre en relation avec d’autres documents des réflexions offertes à la communauté scientifique, cette nouvelle forme de commercialisation tombe en fait sous le coup de la remarque qu’une universitaire assistant aux premières Assises de l’édition numérique adressa à plusieurs intervenants : « Chercheurs et étudiants sont en attente de possibilité d’accès et de relation à un savoir en train de se faire : ne transposez pas dans le nouveau monde numérique les structures du vieux monde de l’édition scientifique. »

jeudi, août 14 2008

« La dématérialisation du livre, c'est sa fragmentation »

Présentant son ''Rapport sur le livre numérique'' lors des Assises du livre numérique, Bruno Patino eut une phrase lourde de sens : « La dématérialisation du livre, c’est avant tout sa fragmentation ». L’analyste aux airs de jeune premier mit ainsi fort judicieusement le doigt sur l’un des effets les plus étranges de l’environnement numérique : la mise en cause des unités qui avaient jusqu’ici cours dans le monde du livre et le développement de services présentant de façon isolée ce qui est traditionnement regroupé. Ce raisonnement est vrai tant des contenants (et notamment des livres électroniques qui ne proposent qu’une offre éditoriale partielle en signant des contrats d’exclusivité avec organes de presse ou éditeurs) que des contenus (avec la mise en place de DOI à qui nous avons récemment consacré un billet).

Cet identifiant, se situant à une autre échelle que le livre tel que nous le connaissons, permet en effet de constituer des unités logiques regroupant plusieurs livres (série, collection…) ou, à l’inverse, d’isoler les parties constitutives d’un livre afin de les proposer à la vente. À l’aide de cet outil, les bases de données comme Electre ou les librairies en ligne comme Amazon pourront opérer dans un cadre qui ne sera plus normé par un ISBN, qui fait de la publication la seule unité viable, ce qui pose un problème tout juste esquissé par les rares personnes s’intéressant au sujet : brouillant les frontières existant entre livre et document, les DOI tendent à confondre plus qu’à distinguer ce qui relève du fait d’une publication (faire paraître un écrit possédant un sens et une unité) et de la constitution d’un système d’information (permettre l’accès à un ensemble de données quel que soit leur mode d’organisation et de diffusion).

Au regard de cet identifiant, le livre ne fait plus pleinement sens : la reliure, et plus largement tout ce qui vient conférer une unité à la « liasse » de papier, n’est plus que l’un des modes de présentation d’écrits se prêtant à d’autres configurations en fonction des attentes de ceux qui se les approprient. L’usage pourrait à l’avenir définir la forme que prend la publication : celle-ci pourrait être organisée de manière linéaire afin de répondre à une volonté « d’immersion » propre à la fiction, de manière fragmentaire afin de s’inscrire dans une lecture proche du « picorage » ou de la consultation, de manière transversale afin de constituer un itinéraire au sein d’un ensemble d’écrits d’ores et déjà constitué… La lecture prendrait alors presque le dessus sur l’imprimé en décidant non seulement de la valeur qu’il s’agit de lui prêter mais également de la forme qu’adopterait l’objet auquel elle entend se consacrer.

Dans le cadre de ce livre « fragmenté », l’auteur et l’éditeur deviendraient des pourvoyeurs de données susceptibles d’être assemblés selon des modes qu’ils se devraient de tenter d’imaginer. Faut-il dès lors craindre la généralisation du « digest », de la publication d’œuvres ramenées à un ensemble de morceaux de bravoure, et rester méfiant envers une technologie qui institutionnalise les pratiques de zapping et de « collage » qui sont, selon Jean Caune, au fondement d’une démocratisation culturelle et d’une diffusion moins encadrée des œuvres de l’esprit ? Faut-il à l’inverse considérer ces craintes comme des cris d’orfraies faisant fi des libertés du lecteur (au premier rang desquelles figurent, selon Daniel Pennac, les droits de « sauter des pages » et de « grappiller ») et négligeant les complexités de pratiques de lecture que Michel de Certeau compare à un « braconnage » inventant continuellement les usages d’un livre restant à « habiter » ?

Quelle que soit la position de chacun, force est de constater que l’usage du DOI pose problème et que cet identifiant qui prendra prochainement place à côté de l’ISBN esquisse pour le livre de nouvelles fonctions et pour ceux qui le produisent et le commercialisent de nouvelles missions. Le « bloc-note » et la librairie Lekti entendent les cerner au mieux.

mardi, août 12 2008

Les DOI : vers un au-delà du livre ?

Lors des Assises du livre numérique qui se sont tenues à Paris le 8 juillet dernier sous l’autorité de Christine de Mazières (directrice générale du Syndicat National de l’Édition), Alain Gründ (ancien président des éditions du même nom et actuel directeur général d’Electre) a esquissé le schéma de la réorganisation de la base de donnée de référence de l’édition française.

À l’heure actuelle entièrement organisée autour de la publication et de ses identifiants historiques (auteur, titre, éditeur, ISBN…), celle-ci va évoluer afin de référencer ensembles d’œuvres (multiples publications formant une unité) et parties d’œuvres (chapitres ou les articles dans le cas d’un ouvrage collectif…). Même s’il demeurerait le mètre-étalon du « trésor de guerre » que constituent les 1120000 notices d’ouvrages de la société du Cercle de la Librairie, le livre ne serait plus l’unique échelle de ses activités et prendrait place au sein d’un système d’informations se situant au-delà et en deçà de la publication. La recherche pourrait ainsi s’opérer à partir d’un identifiant ne correspondant précisément à aucun imprimé (l’intitulé d’une « série » de bande dessinée ou d’une « suite » d’ouvrages thématiques) et la commande pourrait porter de façon très précise sur l’un des constituants de ces mêmes ouvrages.

Le bras armé de ce nouveau mode de référencement est un « Digital Object Identifier » composé d’un préfixe (10.XXX) identifiant l’autorité de nommage ainsi que l’éditeur puis d’un suffixe (précédé un slash : « 10.1000/123456 ») identifiant l’objet. L’ensemble du numéro est placé sous la tutelle de l’International DOI Foundation, société à but non lucratif répondant à une règle d’or : « Un DOI peut être attribué à tout objet lorsque se fait sentir le besoin de le présenter comme une entité à part entière. »

On le voit, ce code d’un nouveau type n’a donc rien d’anodin : il entend constituer une forme d’unité ne se fondant pas sur un support (comme le papier cher au livre, le carbone propre au CD ou le silicium de nos disques durs puisque le DOI peut être utilisé pour des objets aussi bien « réels » que « virtuels »), sur un type d’informations (textes, images, sons, logiciels, séquences peuvent être référencés) ou sur un objet (un livre possédant un DOI peut être constitué de parties possédant des DOI et comportant elles-mêmes des sous-parties possédant des DOI et ainsi de suite…).

Le produit culturel n’est ainsi plus caractérisé par son vecteur de circulation (comme c’est le cas pour un ISBN propre au livre et changeant donc à chaque nouvelle édition d’une même œuvre) ou de la spécificité de ses informations (comme pour l’ISSN des journaux et revues qui ne tient absolument pas compte du support de la publication) : seul l’intérêt que présente la consultation ou l’échange d’ « entités » décide de la demande et de l’attribution d’un DOI permettant d’intégrer pleinement celle-ci dans le monde numérique (car constituant un numéro susceptible d’être utilisé comme adresse Internet donnant accès à services ou présentations).

L’intérêt des DOI semble ainsi évident : s’inscrivant dans le temps (puisque constituant des identifiants permanents, contrairement aux URL) et concernant toutes sortes d’objets, ils permettent une meilleure articulation entre circuits de l’édition numérique et « papier » et inaugurent un mode de commercialisation qui semble pouvoir constituer une planche de salut pour une édition scientifique à l’agonie ou pour des revues qui voient dans la vente d’articles à l’unité (comme le pratique le portail CAIRN) un salutaire moyen de diffusion.

Telle est l’une des questions à laquelle tente de répondre l’enquête sur les modes diffusion des revues qu’a lancée en mai dernier Lekti et ce « bloc-note » se fera prochainement l’écho de réflexions concernant cette technologie qui, on le pressent d’emblée, nous invite à nous interroger sur le devenir du livre à l'ère numérique.

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