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Comment j’ai écrit « Souffrir mille morts, fondre en larmes »

jeudi 2 juin 2005

Annie Zadek

Chaque livre, et chaque titre de livre, donne – aussi – des nouvelles de son auteur, dit quelque chose de lui, du Monde et de l’Histoire.

Que dit « Souffrir mille morts », « Fondre en larmes », projeté, composé, décomposé, recomposé, de 1997 à 2001, en ces temps où les antisémitismes de tous bords montaient en puissance et en visibilité. Il parle de ma métamorphose, méta-morphose dans le sens – inverse de celui des aiguilles d’une montre – où l’endure Grégoire Samsa : du papillon à la larve.

De petite fille de Kafka donc, de Proust, de Freud, de Flaubert tout autant, en « fausse-couche de Charogne » ou : comment l’origine (ashkénaze) s’est muée-murée en identité (juive). Comment l’origine – dont je m’éloigne, ou non, librement – s’est fixée en identité, se rabattant sur l’identique. Comment l’identité, ce caractère unique d’un être, son noyau, sa saveur propre, s’est figée en identitaire. Le caractère tragico-absurde de cette « transsubstantiation des espèces » tenant, bien évidemment, à ce qu’elle ne dépendait ni de mon éducation, ni de ma décision, mais de la mise en œuvre, une fois de plus, de l’adage sartrien bien connu : « c’est le judéophobe qui fait le Juif » (enfin… néo-sartrien…).

J’aurais pu, il est vrai, vouloir « retrouver mes racines » comme on dit, mais c’est plus commode à dire qu’à faire quand vos parents, marranes de gauche, ne vous ont légué ni terre natale, ni langue maternelle – ou grand-maternelle, ni religion, ni recettes de cuisine, ni souvenirs d’enfance, ni photos de famille.

(Je n’ai jamais connu ce tendre rituel : tournant très lentement les pages de l’album, quelqu’un montre à quelqu’un, assis tout près de lui, les photos des visages et des maisons d’ailleurs, expliquant où et quand, et surtout qui est qui, reliant les uns aux autres et me montrant ma place.)

Mais revenons à nos racines : black-out complet donc, sur un état (une origine, une identité, quel mot dire, quel terme employer ?) dont ils voulaient m’épargner l’extrême danger en m’assimilant-dissimulant au plus profond de l’universalisme de la culture française.

(En 1937, ils avaient réussi à quitter la Pologne, laissant à Kalisz leurs pères et mères qui y furent assassinés dans les camions à gaz…) « … l’arbre a des racines, l’homme a des jambes et […] c’est là un progrès immense », se disaient-ils avec Georges Steiner.

C’est ainsi que, après Le Cuisinier de Warburton, mon premier livre qui cherchait – tout naturellement – à approcher la constitution de l’être-écrivain ; après La Condition des Soies : l’amour et la mort du père ; après Roi de la valse : la solitude dans le couple ; après Vivant : vieillir, écrire ; un thème, un sujet, un « motif », comme disait Cézanne allant à sa recherche avant de se mettre à peindre, un projet d’écriture s’est imposé à moi : celui d’affronter enfin l’originel « Qui suis-je ? » à travers ce non-legs dont j’ai parlé plus haut, cette « impossible transmission du vide » étudiée par l’ethnopsychiatre Nathalie Zajde dans son livre Souffle sur tous ces morts et qu’ils vivent. La transmission du traumatisme chez les enfants des survivants de l’extermination nazie.

Quand je dis « enfin », je veux dire que, à la fin, finalement, en ces temps-là, mon histoire et l’ Histoire m’invitaient – si l’on peut dire – à tâcher d’éclairer une identité dont l’évidence était, pour la première fois, mise à mal, avec, pour conséquence immédiate, la perte de connivence avec les autres, avec le monde.

(Cette « question » – comme disait l’un – est loin d’être un « détail » – comme disait l’autre – et surtout pour un écrivain, car qui est ce JE qui dit-écrit « JE » ?

Quelle position occupe-t-il dans le monde et l’histoire (histoire de la littérature y compris) ? En effet, MAINTENANT, ICI, à cette place où JE se tient, se situe, où JE écrit, personne d’autre ne se tient exactement : MOI seule occupe MA place. Évidence spatio-temporelle qui implique que, si on parle tous des mêmes choses (la nature, la vie, la mort, l’amour, le sexe, le bien, le beau, le mal…) – et donc que l’on se comprend –, la manière dont chacun en parle dépend précisément de ses coordonnées : de son abscisse, de son ordonnée, de sa latitude-longitude, de cette position qu’on peut aussi nommer « le style », le stylet avec lequel je découpe la réalité pour tenter d’en extraire la vérité.

C’est ainsi que je comprends la phrase d’Aristote : « La Poésie est plus véridique que l’Histoire. »

Comme pour chaque livre, avant d’en aborder véritablement la rédaction, une étude de documents de tous ordres : historiques, philosophiques, artistiques, se met en place, me permettant d’étayer et de vérifier la pertinence de mon projet d’écriture. Ce temps d’étude quasi scientifique de mon sujet, heureux parce que non conflictuel – contrairement à l’écriture proprement dite –, a été, cette fois, un temps de souffrance et de désarroi : ces livres, ces films, ces quelques paroles lâchées par des proches, ce n’étaient plus, cette fois, des matériaux que je pouvais manipuler à ma guise : ILS me blessaient, ILS m’écrasaient, ILS me faisaient souffrir mille morts et m’effondrer en larmes (quel paradoxe pour un écrivain de souffrir de mots M.O.T. !), ne m’apportant, de longs mois durant, ni réponses, ni consolation… Celle-ci ne vient-elle pas d’ailleurs de celles-là et ne souffre-t-on pas, surtout, des questions restées sans réponses car elles ne furent jamais posées :

– Pourquoi se sont-ils laissé faire ? Pas défendus ? Pas révoltés ?

– Pourquoi ne sont-ils pas partis ?

– Pourquoi les avez-vous laissés ?

– Pourquoi n’êtes-vous pas allés les chercher ?

– Pourquoi n’y êtes-vous pas retourné ?

Aux « Pourquoi ? », aux questions d’enfance, l’adulte ne peut pas répondre, ou alors seulement par « Comment ». C’est comme dans les contes ou les mythes, dans les récits initiatiques : ce qui importe n’est pas la réponse mais comment est posée la question.

Cela, je l’ai peu à peu induit du livre de Raul Hilberg : La Destruction des Juifs d’Europe.

Loin des « Plus jamais ça ! », « Indicible ! », des « Innommable ! » des « Irre-présentable ! », ce livre nomma tout, représenta, dit tout – dans une langue à l’exactitude splendide –, me rendant la faculté d’admirer, me restituant cette grâce de l’admiration, moteur nécessaire à mon propre désir d’écrire.

Ce qui s’est alors profilé puis imposé comme étant le seul livre JUSTE (puisqu’il était le seul possible), c’est ce livre composé de mots, de mots extraits du seul Hilberg – cités, donc pris entre des pincettes, ces mots à jamais taboués – exposant et mettant à nu ses modes de fabrication même :

EXTRACTION

Puis CONDENSATION

Puis, finalement, ORGANISATION

Extraction des « Souffrir mille morts »,

Condensation des « Fondre en larmes »

Organisation dans « Souffrir mille morts », « Fondre en larmes ».

(« Dichtung ist Verdichtung » : le poème est concentration : Kafka cité par Marthe Robert.)

Même si j’en avais pressenti la possibilité en voyant le film fondateur de Lanzmann Shoah, en lisant et en regardant Maus de Spiegelman, seule l’écriture de ce livre-ci m’a permis de braver à mon tour l’interdiction Adornéenne.

Je continue, rien n’est réglé, mais aujourd’hui j’en suis certaine : plus que jamais après Auschwitz, la création est nécessaire.

Annie Zadek, le 3 avril 2005

Le livre Souffrir mille morts », « Fondre en larmes », est paru en juin 2005 par l’URDLA.

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