« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
La numérisation des savoirs et l’avenir du livre
dimanche 7 octobre 2007, par Eric Briys, Joël Faucilhon
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Voilà une semaine, Fnac.com annonçait sur la nouvelle version de son site Internet, avec une nouvelle rubrique de « téléchargements » de livres.
Cyberlibris, plate-forme de lecture et de consultation en ligne de livres numérisés a été retenu pour s’occuper de la rubrique « téléchargements » de livres (mal nommée, puisqu’il s’agit de consultations à distance avec impression autorisée), répartis au sein de sept bouquets, au sein de Fnac.com. Pour l’instant, l’offre n’est pas encore en ligne, mais cela ne saurait tarder.
Cet événement perdrait tout son sens, et son importance, si l’on ne connaissait pas le nombre d’éditeurs qui sont associés à la démarche de Cyberlibris. De très nombreux groupes éditoriaux, et des éditeurs de moindre importance, ont signé avec Cyberlibris. L’offre éditoriale proposée par Fnac.com, via Cyberlibris, va donc être de première ampleur.
Nous avons demandé à Eric Briys, responsable et co-fondateur de Cyberlibris, de nous parler de leur entreprise et de bien vouloir répondre à nos questions.
L’entretien a été réalisé par courriel au cours de la semaine précédente, et nous remercions Eric Briys d’avoir bien voulu répondre à nos questions.
Joël Faucilhon : Bonjour Eric Briys. Vous êtes Président et co-fondateur de Cyberlibris. Avant tout, et même s’il est possible de trouver toutes les informations relatives à l’activité de Cyberlibris sur votre site Internet, pourriez-nous parler du cœur de métier de Cyberlibris, ce qui vous a conduit à porter votre projet ?
Eric Briys : Les livres sont depuis longtemps mes compagnons de tous les instants. Les livres ont la capacité de changer le monde. Johannes Gutenberg le savait. En 1437, il met au point le procédé d’impression à caractère mobile métallique. Pour asseoir son invention et lui donner le relief qu’elle méritait, il choisit d’imprimer un livre qui ne pouvait que marquer l’esprit de ses contemporains, la Bible. Vers 1455, il utilise des caractères de plomb coulés dans un moule servant de matrice pour composer les pages d’une Bible dite à 42 lignes encore appelée Bible Mazarine du nom de son illustre propriétaire.
L’invention de Gutenberg eut des répercussions économiques et culturelles fondamentales. Le livre devint rentable. Une trentaine de villes européennes firent l’acquisition d’une presse avant 1500. Le métier des éditeurs prit une nouvelle dimension. Par le choix des ouvrages qu’ils imprimaient, ils contribuèrent au rayonnement de la culture européenne. L’invention de Gutenberg favorisa la diffusion des idées : celles des auteurs anciens dans un premier temps, puis celles des humanistes qui dénonçaient les travers de la société de l’époque. Le savoir commença à se démocratiser grâce aux éditeurs européens puis grâce aux grands acteurs de la Réforme. Entre 1518 et 1521, huit cents éditions d’une centaine de textes de Martin Luther parurent dans plusieurs langues et influencèrent considérablement la société européenne.
Six siècles après l’invention de Gutenberg, le livre demeure un véhicule privilégié de partage du savoir. Les bibliothèques en sont l’instrument privilégié. Elles ont été pendant les quinze années où j’ai exercé le métier de professeur de finance mes endroits fétiches. Les bibliothèques reposent en partie sur cette idée simple que l’important n’est pas de posséder tous les livres mais d’avoir accès aux livres dont on a besoin au moment propice.
Après cinq années passées dans les salles de marchés londoniennes de diverses banques d’affaires, l’importance de disposer de la bonne information au bon moment pour agir à bon escient était devenue à mes yeux plus qu’une évidence. Elle était devenue une nécessité. Assis toute la journée devant une multitude d’écrans, utilisateur intensif de l’Internet ; j’ai essayé d’imaginer mutatis mutandis ce que pourrait (devrait ?) être mon ancien métier académique s’il était doté d’outils similaires.
L’idée fondatrice de Cyberlibris était née : Redéfinir une démarche de pédagogie et de recherche au tour d’un nouveau socle, la bibliothèque numérique. Bibliothèque vient de deux mots grecs : biblion (le livre) et theke (le coffre). En d’autres termes, le coffre du livre. Cyberlibris mobilise et utilise le meilleur de l’Internet et des techniques numériques pour « ouvrir le coffre » et acheminer instantanément vers l’utilisateur, professeur, étudiant, professionnel et aujourd’hui famille, le bon contenu au bon moment.
Les applications de la bibliothèque numérique sont immenses. Il s’agit par exemple de celle qui consiste, lors de la confection par un professeur d’une séquence pédagogique, à s’affranchir de la tyrannie du manuel requis ou obligatoire. Tout manuel, nonobstant ses qualités, ne peut relayer complètement la richesse, la saveur, la couleur d’une discipline. Pour cela, il faut s’appuyer sur la diversité des regards et convictions des auteurs de livres différents.
Ce faisant, le pédagogue met en œuvre sa vraie valeur ajoutée et tel un sherpa balise et enrichit l’itinéraire pédagogique des étudiants dont il a la responsabilité. Pour des raisons évidentes, le livre Gutenberg se prête très mal à ce genre d’ambition pédagogique. En revanche, avec Cyberlibris, le pédagogue est en mesure de capitaliser sur la richesse du fond documentaire patiemment réuni auprès des meilleures d’éditions mondiales, d’y ajouter « sa griffe » et ainsi de partager avec ses étudiants un savoir à forte valeur ajoutée. Ce faisant un manuel n’en élimine pas un autre et de nouvelles voies de monétisation de leurs contenus s’ouvrent aux éditeurs et aux auteurs.
Cyberlibris a été fondée par François Lascaux et moi-même à la fin 2000. Ni l’un ni l’autre « ne venons » du livre. Je crois cependant que la valeur de Cyberlibris vient de la fraîcheur du regard que François et moi posons sur les livres et leurs lecteurs. Pour faire simple nous avons la passion du lecteur et toute notre inspiration est nourrie de cette passion.
Joël Faucilhon : Même si François Lascaux et vous même ne venez pas du livre, l’on ressent à la lecture de vos propos la présence d’une véritable " culture " du livre. Dans ce que vous dîtes précédemment, vous parlez de manière privilégiée de l’enseignement et de la recherche. Pour vous, les écoliers, les étudiants et les professeurs sont les utilisateurs " naturels " de Cyberlibris, même si vous avez ouvert une offre destinée aux familles ? Par ailleurs, comment les éditeurs considèrent-ils votre approche ?
Eric Briys : On ne peut pas faire ce que nous faisons sans éprouver une profonde admiration pour l’oeuvre de Johannes Gutenberg. Le livre, partage de savoir, a évidemment une place de choix dans le monde académique. Cyberlibris est né de la réponse à une double question : Je me suis demandé en quittant la banque d’affaires quel outil j’aurais aimé avoir à ma disposition dans l’hypothèse où je serais redevenu professeur à temps plein pour 1/ enrichir ma pédagogie, i.e. sortir de ce que j’appelle la tyrannie du manuel unique et 2/ offrir cette richesse nouvelle hors de la salle de classe en tout temps et en tout lieu (tant il est vrai que les programmes à distance ou à temps partiel font figure de parents pauvres par rapport aux programmes à temps plein sis sur un campus doté de nombreuses ressources physiques).
La réponse à ce portrait chinois : une bibliothèque numérique dotée des ouvrages répondant aux besoins de la communauté académique, dans notre cas principalement les écoles de commerce, milieu qui m’est très familier. D’une certaine façon, nous avons tenté de reprendre la copie là où Gutenberg l’avait laissée. La force du livre Gutenberg est d’être un objet technologique complet et autonome. Un livre représente la subtile combinaison d’un contenu – ce que l’auteur a écrit – et d’un contenant – l’objet physique lui-même. Pour employer une métaphore informatique, le « hardware » (le livre physique) et le « software » (la pensée de l’auteur) constituent une seule entité. La composante matérielle du livre reste une fantastique réussite en soi. L’utilisateur peut l’emporter partout avec lui. Il n’a pas besoin d’une source d’alimentation électrique pour l’utiliser. Il peut écrire dessus, l’annoter, marquer les pages de son choix, etc. Le livre est souvent accompagné d’une bibliographie et d’un index. Lorsqu’il tombe par terre, pas de souci : il fonctionne encore. Certains livres font même figure d’oeuvres d’art en raison de la qualité du papier, de l’iconographie, de leur reliure, etc… Tout ceci explique pourquoi le contenu du livre peine à s’émanciper de son contenant comme y sont parvenus la musique et les films. La musique et les films obéissent à une logique distincte. Ils se sont déjà émancipés. On peut même dire qu’ils possèdent souvent leur propre autonomie. Ainsi, la musique s’est affranchie de son contenant traditionnel – le CD – et a conquis le Net de façon relativement radicale à travers le peer-to-peer (Napster, Kazaa…). Avec un succès incontestable. C’est ainsi en effet que nous souhaitons « consommer » la musique aujourd’hui. Dès lors, tout un « écosystème » s’est développé autour des contenus musicaux, les éléments les plus connus étant iTunes et iPod. Le même phénomène est à l’oeuvre avec la mise en ligne des films et la vidéo à la demande (VoD).
En réalité, pour s’émanciper de son contenant traditionnel, le livre doit s’appuyer sur un modèle économique bien conçu qui aligne intérêts et valeur ajoutée de l’éditeur et de l’utilisateur final. Un de ces modèles existent. Nous le connaissons tous : il s’agit d’une bibliothèque. Ce qui compte pour l’utilisateur final, c’est la possibilité d’accéder à l’information dont il a besoin précisément quand et où bon lui semble. Quelques mots sont essentiels ici :
— « Pertinence » : Incontestablement, certains livres correspondent aux besoins d’information d’un lecteur. La difficulté consiste à localiser ces livres. Or, ils se révèlent bien souvent introuvables dans les librairies même les mieux achalandées. Les librairies proposent aux lecteurs ce qui s’écoule rapidement (logique de stock, coût de l’immobilier, etc) L’accès à une bibliothèque numérique, équipée d’un moteur de recherche efficace, élimine ce problème. Les éditeurs sont gagnants également. Ils sont en mesure de re-monétiser une relation (perdue) et ce à une échelle très fine.
— « Instantanéité » : J’ai besoin de l’information, quelle qu’elle soit, maintenant et non demain. C’est le moment auquel je suis prêt à payer. L’éditeur doit être en mesure de capturer cette volonté de payer.
— « Ubiquité » : J’ai besoin de l’information même si je me situe dans un lieu distant : Le piano doit venir à moi et non l’inverse ! L’éditeur doit être capable de capturer cette volonté de payer, même si je ne me trouve pas dans une librairie.
— « Obliquité » : C’est l’effet « Umberto Eco ». J’ai envie d’être surpris, de faire des découvertes. Si les autres lecteurs, avec lesquels je peux facilement entrer en contact, peuvent me guider dans cette quête de l’inconnu, c’est évidemment encore mieux.
C’est ainsi qu’elle aligne les intérêts des lecteurs et des éditeurs. Une bibliothèque numérique permet aux contenus de s’affranchir de leurs contenants. Elle offre le cadre dans lequel les contenus du livre Gutenberg peuvent être déverrouillés « en douceur ».
Notre « aventure » avec les écoles de commerce, les professeurs (souvent des auteurs eux-mêmes), les étudiants, les bibliothécaires et bien sûr les éditeurs (qu’il a fallu convaincre) a été formidablement féconde. Le modèle de bibliothèque numérique à laquelle les écoles s’abonnent au bénéfice de leurs membres a séduit ces écoles et rassuré les maisons d’édition qui ont rapidement compris qu’elles parvenaient ainsi à remonétiser une relation qu’elles pensaient perdue (que l’on songe à la photocopie par exemple…). Les maisons d’édition ont rapidement perçu les dividendes qualitatifs que les rapports de consultation émis par Cyberlibris pouvaient engendrer. D’une maison d’édition sous contrat en 2001, nous sommes aujourd’hui à environ 250 francophones et anglophones ! Je pense que les éditeurs apprécient notre passion pour les détails et notre très grand respect de la propriété intellectuelle. Je pense qu’elles apprécient aussi, bien qu’elles soient parfois quelque peu surprises, la rigueur de nos analyses qui empruntent beaucoup au raisonnement microéconomique.
C’est ce raisonnement que nous avons étendu aujourd’hui au grand public, raisonnement qui à l’heur de séduire la FNAC et de nombreux autres partenaires.
Joël Faucilhon : Voyez-vous dans ces nouvelles formes d’accès, dont vous êtes l’un des promoteurs, une concurrence, ou une complémentarité avec le livre physique ?
Eric Briys : Un seul mot : complémentarité. La question n’est pas le partage du gâteau mais comment le faire grossir car de notre point de vue le gâteau que nous avons vu en 2000 lorsque nous avons signé pour cette aventure numérique nous paraissait loin d’avoir la taille qu’il méritait d’avoir.
Ce dernier point est capital. Le célèbre écrivain italien, Umberto Eco, décrit à sa manière ce qui constitue le réel enjeu en la matière. La bibliothèque personnelle de cet essayiste-linguiste-sémiologue-philologue compterait environ 30 000 ouvrages. Or, rien n’exaspère plus Eco l’érudit que de s’entendre dire par un visiteur : « Professeur, je suis impressionné, vous avez tous ces livres ! » Ce que l’érudit voudrait entendre est plutôt : « Professeur, quelle chance vous avez : tant de joyaux sur vos étagères qui n’attendent qu’une chose, être découverts ! »
En d’autres termes, la bibliothèque numérique est un lieu qui renferme des richesses souvent insoupçonnées (surtout du monde physique caractérisé par des faiblesses bien connues) et qu’un moteur de recherche en texte intégral et une ergonomie soignée permet d’identifier. Combien de fois ai-je entendu des professeurs ou des passionnées de cuisine me dire "je viens de découvrir des ouvrages dont j’ignorais l’existence et qui me deviennent indispensables" !
Nous faisons trop souvent la double hypothèse d’un gâteau de taille fixe et d’un gâteau parfaitement identifié par ceux auxquels il est destiné. Erreur ! Le gâteau est ce que vous voulez qu’il soit non pas un intangible qui serait menacé par une nouvelle manière de le découper.
J.F. : Vous avez fait un choix technologique, celui de la consultation à distance des livres, au sein d’un espace sécurisé (modèle éprouvé par les éditions O’Reilly avec Safari).
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix ? Au moment où tout le monde rêve d’un Reader ou librel (peu importe le mot), et où l’attention se focalise sur l’encre électronique, vous choisissez de défendre une autre approche, celle dite du client léger, avec une lecture à l’écran, sans téléchargements possibles. C’est apparemment le choix qu’a fait Google, également, ceci dit, à travers le programme Google Recherche de Livres.
Eric Briys : Entreprendre c’est effectivement faire des choix. Le choix technologique n’est pas uniquement guidé par des considérations techniques : il est inspiré par le modèle économique retenu, l’environnement du moment, etc.
En aucun cas, nous ne devons devenir esclave de la technologie. En la matière, l’important est de se hâter lentement. Notre choix est un choix de consultation en ligne et d’impression car aujourd’hui c’est sans doute le meilleur dispositif du point de vue de l’utilisateur pour les raisons que j’évoquais ci-dessus (et compte tenu des types de contenus de nos bibliothèques).
Nous sommes néanmoins très attentifs aux évolutions récentes de l’encre électronique et je pense que je n’étonnerai personne en disant que nous avons d’ores et déjà effectué des tests intensifs (en particulier avec iRex, firme avec laquelle nous entretenons des rapports proches et cordiaux) et que nous avons réfléchi aux multiples façons de nourrir lesdites machines à encre électronique.
Je dois souligner que nonobstant le « buzz » créé par ces ardoises et par exemple l’initiative des Echos de nombreuses étapes restent à franchir pour faire de ces ardoises l’équivalent de l’iPod : format de numérisation, DRM, politique tarifaire des contenus, prix des machines etc Nous avons bien entendu quelques idées sur le sujet.
La notion de client léger nous est sympathique et c’est sans doute un point qui nous rapproche de Google. Bien que nous n’aimions pas jouer les futurologues ou les prospectivistes, il nous paraît clair que dans un horizon proche nous bénéficierons de connectivité Internet sans fil permanente et à haut débit. La notion de téléchargement et la cohorte de problèmes qui leur sont associées deviendront alors très relatives. En d’autres termes, il ne sera plus besoin d’encombrer nos machines d’une multitude de programmes, fichiers divers et variés. Il nous suffira de les appeler au moment où le besoin s’en fait sentir.
Ceci étant dit, nous restons à l’écoute attentive de nos clients et de nos partenaires technologiques.
J.F. : Pensez-vous que dans ces modèles numériques, la librairie ait encore un rôle à jouer ? Nous pouvons penser que les auteurs et les éditeurs ont encore une carte à jouer, ce sont eux qui disposent de la propriété sur les contenus que vous proposez. Mais quel peut être le rôle de la librairie au sein de ce nouvel environnement numérique ? Lors de vos dernières rencontres avec les libraires français, vous avez souhaité ouvrir un dialogue avec eux, et leur signifier que vous faîtes partie du même écosystème. Pensez-vous réellement que les libraires ont un rôle à jouer dans le monde du numérique, et qu’aimeriez-vous dire ?
Eric Briys : Un mot tout d’abord à titre personnel. Ma bibliothèque personnelle n’est pas que numérique. Elle compte plusieurs milliers de livres "Gutenberg" couvrant des domaines variés. Je passe plusieurs heures par semaine en librairie(s). Mon budget doit avoisiner la dizaine de livres par mois. Tout ceci pour dire que les librairies sont des lieux qui me sont familiers, lieux qui mériteraient bien souvent une cure de jouvence pour les rendre plus conviviaux, plus propices à l’échange (mais ceci est une autre histoire).
Je suis récemment intervenu à l’initiative d’Hélène Clémente au SLF et je la remercie de cette invitation. On en trouvera le compte rendu à l’adresse suivante (http://librairies.wordpress.com/2007/07/10/cyberlibris/).
On y trouvera en particulier l’appel lancé aux libraires afin d’examiner toutes les idées (qui ne manquent pas) de collaboration mutuelle. J’ajoute que j’ai, lors d’un récent entretien avec le cabinet de consultants Proposition mandaté par le SLF et l’Arpel (Impact du numérique sur la librairie), développé plusieurs pistes dont je suppose le rapport fera mention.
En bref, la librairie fait partie de l’écosystème du livre et du lecteur. Cet écosystème, comme tout écosystème, présente une biodiversité qu’il est intéressant de détailler. Aujourd’hui, rien n’interdit au numérique d’être présent en librairie et rien n’interdit à la librairie d’être présente numériquement y compris dans Cyberlibris. J’avais d’ailleurs montré lors de ma présentation de Cyberlibris comment la librairie pouvait au moyen d’une toute simple application Web 2.0 se retrouver dans Cyberlibris.
Nous savons pertinemment que Cyberlibris peut être perçu (surtout depuis l’annonce des bibliothèques numériques de la FNAC) comme un concurrent des libraires. Cette perception est erronée et j’espère que les lignes ci-dessus en témoignent. Néanmoins, je regrette que l’appel relayé par Hélène Clémente soit resté sans réponse. Nous n’avons reçu aucun appel, aucun mail des libraires. Je réitère donc mon offre ici même.
J’ajoute que nous préférons de loin la conversation à la rumeur. Et, en matière de conversation, vous pouvez être sûr que nous sommes prolixes et créatifs.
J.F. : Pour votre plate-forme Cyberlibris, vous utilisez des technologies pour protéger les livres numérisés de la copie, les fameux DRM (Digital Rights Management). L’industrie musicale semble se rendre compte (ou du moins un grand nombre de ses acteurs), que " brider " la copie des œuvres artistiques peut inciter les internautes au piratage. Récemment, Mark Shuttleworth, fondateur de Canonical et acteur majeur du monde du libre et de l’Internet, puisqu’il a fondé le projet Ubuntu, a affirmé que les DRM étaient à la fois inefficaces et inopérants du point de vue économique. Quel est votre point de vue sur le sujet ?
Eric Briys : En fait nous n’avons pas besoin de DRM en tant que tel puisque les livres ne sont pas téléchargeables. Vous avez raison les DRM sont au mieux des ennuis pour le consommateur et au pire des pousse-au-crime. L’analogie qui me vient à l’esprit est celle de la Prohibition de l’alcool dans les années trente aux Etats-Unis. Le DRM c’était tout simplement l’interdiction totale et les "incorruptibles" d’Elliot Ness. Résultat, des alambics clandestins partout (l’équivalent du peer-to-peer) et de l’alcool souvent de piètre qualité voire dangereux (l’équivalent des virus). Le jour où l’alcool n’a plus été prohibé, les alambics clandestins ont perdu de leur intérêt et surtout de leur rentabilité : la créativité criminelle s’est déplacée ailleurs.
Je partage le point de vue de Mark Shuttleworth. Les DRM briment le consommateur et le relègue bien souvent dans la position d’avoir à effectuer un achat lié : machine + contenu. C’est regrettable et ce n’est pas en ligotant le consommateur que l’on crée un modèle économique vertueux. A la question « quelle durée souhaitez-vous pour le copyright ? » posée par ses avocats, la chanteuse Cher a répondu "eternity". Ses avocats lui faisant observer que l’éternité est anticonstitutionnelle, elle répondit « ok, for eternity minus one day ».
Le débat n’est donc pas uniquement un débat sur les DRM. C’est un vieux débat sur la propriété intellectuelle et sa durée. Vieux débat en économie : comment préserver l’incitation à créer sans pour autant tuer l’innovation tant il est vrai qu’une idée en appelle une autre. Les DRM ne sont que la réémergence compte tenu des contraintes techniques du moment de ce débat dont le monde libre et Lawrence Lessig, Professeur de droit à Stanford, sont des protagonistes.
L’enjeu en matière de contenus qui ne dit pas toujours son nom est celui de la gratuité ou de la tentation de la gratuité. La gratuité n’est pas une fatalité. Elle le devient lorsqu’une industrie n’écoute plus ses consommateurs, leurs désirs et entre en concurrence avec eux. La musique en est un exemple parfait. Une industrie gourmande (au sens anglo-saxon de greed) est une industrie qui tôt ou tard perd ses clients. Lesdits clients ont vite fait de trouver le plan B. Une industrie agressive est une industrie qui gagne des cliens car ses modèles évoluent avec ses clients et les technologies dont ceux-ci disposent (j’allais dire dont ceux-ci sont armés).
L’agressivité économique peut effectivement passe par une logique de tiers-payant. Pourquoi pas ? Certes, d’aucuns diront que le bénéficiaire ne voit que la gratuité puisqu’il ne paie rien. Tiers-payant ou pas, la vraie réflexion doit être celle du prix équitable à facturer compte tenu des contenus, des services, des modalités proposées. Cette réflexion est passionnante et nous l’avons conduite de façon intensive au sein de Cyberlibris. Toutes choses égales par ailleurs, le raisonnement à conduire est très proche du raisonnement financier lorsque vous vous posez la question de ce que doit valeur un warrant sur l’action PSA par rapport au cours de PSA ou encore ce que doit être le niveau d’un loyer de crédit-bail automobile par rapport au prix neuf du véhicule. Si la somme actualisée des loyers est prohibitive, vous achetez la voiture et vice et versa. Lorsque les choses sont correctement tarifées, les deux activités coexistent.
Il en va de même de l’abonnement à une bibliothèque numérique (une forme de location) vis-à-vis de la pleine propriété des ouvrages la composant. Croyez-moi le résultat est probant et le prix devient séduisant pour le client car correctement calculé. Le diable se loge dans les détails et nous sommes de grands chasseurs de détails !
J.F. : Avant qu’il ne paraisse en France, vous avez attiré l’attention de certains (dont je fais partie) sur l’existence d’un livre polémique paru aux Etats-Unis récemment, " The Cult of the Amateur. How today’s Internet is killing our culture ", d’Andrew Keen. Je ne crois pas que les propos d’Andrew Keen soient sans rapports avec la démarche que vous mettez en place au niveau de Cyberlibris.
Eric Briys : Le livre de Keen est un livre qui n’y va pas par quatre chemins. Certains lui ont reproché son côté élitiste, vertical. Keen est volontairement provocateur et ce serait faire un mauvais procès à son intelligence que de penser qu’il n’a qu’une vue négative et pessimiste de l’Internet, en particulier de ce mouvement dit du User Generated Content (dont les emblèmes sont YouTube, Flickr, MySpace, LuLu etc…)
Je vais me permettre de citer les derniers mots qui s’appliquent parfaitement à la démarche poursuivie par Cyberlibris :
« So lets’ not go down in history as that infamous generation who, intoxicated by the ideal of democratization, killed professional mainstream media. Let’s not be remembered for replacing movies, music and books with YOU ! Instead, let’s use technology in a way that encourages innovation, open communication, and progress…. »
Que dire de plus… qu’il reste à se mettre au travail !
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