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Nouvelle

L’effacement des potences

Littérature française contemporaine

mardi 9 janvier 2007, par Jérôme Lafargue

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  • [français]

Les pendus me sont une compagnie. Ils se balancent au gré des rafales et m’épient le long de ma route.

Je m’arrête un instant, touche leurs pieds froids et gris. Ici, les gibets ont pour noms saules blancs et peupliers noirs. De temps à autre, un noyer commun, un pommier font valoir leurs droits au festin.

Les visages des suppliciés s’ourlent de ravinements dans l’ombre des feuillages. L’hiver est encore loin.

Jamais je ne me retourne. Je sais que tout disparaît une fois ces chemins arpentés. L’horreur m’a précédé, mais j’amène le silence, la blancheur, le vide.

À mon approche, les charognards se consultent. Ils cessent de picorer, quelques bouts de chair filandreuse encore attachés à leurs becs. Ceux qui, perspicaces, fuient, seront épargnés. Les autres se liquéfieront, happés et morcelés dans le courant.

Je gravis des collines de douleur. Mes bras se tendent, je suis une croix, une flèche, j’efface tout, j’avance.

Jamais je ne me retourne.

Il me faudrait un nom, mais je ne suis pas attendu. Les hommes s’en sont allés, seuls restent les arbres et les lynchés. Je ne suis pas craint, et je ne crains pas ceux qui ont essaimé ces malheureux bougres, alourdissant les branches et gâchant les fruits. Ils répandent la terreur quand je l’efface. Ils sont devant moi, et derrière aussi.

Car ce que je biffe et disperse dans les nuées, ils le refont.

Voilà des lunes que nous nous poursuivons. Nul n’est le gibier pas plus que le chasseur. Dans les rêves circulaires, il n’y a pas de place pour les rencontres.

Nous nous envoyons des messages laconiques. Des villages dévastés par le feu rompent la monotonie des morts rongés par l’humidité et les rapaces. Des excavations inutiles ruinent les sentiers, m’obligeant à des crochets par les bois. En retour, j’accélère le pas, afin que ces hordes de malfaisants aient le dos chiffonné par mon souffle.

Eux se retournent, je le sais. Ils attendent le feu blanc, cherchent à le voir, toujours en vain. J’imagine leurs joues émaciées, leurs guenilles. Ils ne valent pas mieux que ceux qu’ils cordent et branchent. Combien peuvent-ils être ?

Une dizaine, cent ? Ou alors serait-ce une puissance unique, à moi pareille ? D’où me viendraient alors ces images de faquins musculeux et puants ? D’un songe archétypal et limité ?

Je viens cependant, sous la conduite d’oraisons miennes. J’avance et j’efface.

Jamais je ne me retourne. Je lance mes dernières interrogations dans le gouffre blanc qui me suit. Je les retrouverai plus tard, au même endroit. Elles auront fleuri sans doute, dans la lumière des falaises.

Mes pas grandissent, je rejoins chaque échafaud de pacotille pour mieux les éteindre.

Le bruit des feuilles s’estompe et disparaît à son tour. Seul le chant des galernes et de tous les vents du monde m’escorte.

Jamais je ne me retourne. Car je reviendrai ici. Encore une fois. Et une autre. Rien n’y sera semblable et tout se ressemblera.

Têtes branlantes et dépouilles consumées seront remplacées, peut-être, par des corps autrement martyrisés. Des armes se rendront visibles : glaives, tranchoirs, masses, fusils, couteaux.

Mes bras se tendront de nouveau. J’embrasserai tout. Jusqu’à l’évanouissement.

J’effacerai tout. Tout ce qui est gris et pouilleux.

Gris et pouilleux comme ce crachin tenace qui noie les cadavres.

Gris et pouilleux comme les cerveaux malades des assassins.

Gris et pouilleux comme tout ce qui s’envole et redescend dans un bruit de défaite.

Je sais tourner en rond et me nourrir de morts. Ils sont sans cesse plus nombreux. Mais ce que j’accomplis doit l’être. La solitude ne m’importune plus. Ce que je suis n’a plus d’importance.

Là ! Un pommier ! Des jambes décharnées en battent le flanc. Bientôt, mes limbes aspireront le tout.

J’attends parfois, la poitrine en feu.

J’attends, pour me laisser transporter, confiant. Et terrifié.

Surtout terrifié. Désorienté non. Terrifié.

Je m’appuie un instant contre un saule vierge. Puis, de mes bras, je l’entoure et le respire. Je voudrais le laisser en paix.

J’ai peur de me retourner, et de ne plus le voir, lui et son fût trapu, son écorce à cannelures, ses lames tomenteuses à poils blancs et soyeux.

Mais il faut tout sacrifier, tout oublier.

Et jamais ne se retourner.

P.-S.

Merci à Jérôme Lafargue d’avoir accepté que son texte " L’effacement des potences " soit reproduit sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.

Pour contacter Jérôme Lafargue : jeromus9[at]yahoo.fr


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