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Littérature française contemporaine

L’engendrement

Extraits

mardi 27 février 2007, par Lionel Bourg

Lionel Bourg est né le 27 juin 1949 dans la Loire.

Il réside à Saint-Etienne. Auteur de nombreux ouvrages (essais, récits, poèmes, journaux et carnets), il a récemment reçu un prix important pour son récit Montagne noire (Le temps qu’il fait éditeur). Avec L’Engendrement, livre dont est extrait le texte à suivre, Lionel Bourg approfondit le caractère à la fois social et individuel de sa quête autobiographique.

Extrait de la présentation du livre par les éditions Quidam.


Voir en ligne : Pour acheter le livre, cliquez ici.

Chacun ignorait de quoi c’était fait, un enfant.

Les pères, les mères, qui souvent s’avéraient maladroits, moins cruels que brutaux, ou veules, fatigués, ne se posaient pas tellement la question. Il y avait les gosses. Le travail. Une espèce de tendresse bourrue. Des cris. Des paires de claques.

C’était comme ça. Comme ce n’est plus à présent, hormis les coups parfois, et l’indifférence : un horizon restreint, des bâtons de noisetier dont la pointe dessinait une ligne sinueuse derrière soi, des taches d’encre violette que le savon de Marseille toujours spongieux sur le rebord de la pierre d’évier n’effaçait qu’après maintes tentatives, de l’eau de Javel, des affections soudées à des corps familiers. On avait sept ans. Neuf, peut-être. Les jours s’écoulaient, mornes, besogneux, mal détachés de ceux qui longtemps les avaient immuablement précédés.

Des voix grésillaient dans des postes de radio dont le père changeait les ampoules quand une panne rétablissait le silence où, les repas pris à la hâte, le torchon dont on se servait pour essuyer la vaisselle séchant sur le dossier d’une chaise, la hargne, la colère, l’amertume et les peines obscures des parents un instant étouffées, les membres de la famille lentement s’exilaient.

Les voix revenues, on entendait les après-midi de juillet un commentateur narrer les exploits de types qui s’appelaient Fausto Coppi ou Ferdinand Kübler, Hugo Koblet, Robic, Gino Bartali, Louison Bobet. On les voyait au cinéma poivrés d’amphétamines sur le parcours du tour de France.

Stan Ockers mourait à la une de L’Équipe.

Gaul, le visage impassible, éparpillait ses adversaires sous le déluge alpestre, reléguant Anquetil et consorts à plus de dix minutes.

Roger Rivière chutait dans une descente. Bahamontès, qui planait aux frontières d’Espagne, narguait le commun des forçats en dégustant une glace vanille-framboise au sommet de l’Aubisque ou du Tourmalet.

Le mardi soir, une porte grinçait dans le poste et d’autres voix, dont le timbre était grave, l’intonation solennelle, presque étrangère, échangeaient les répliques inouïes d’une pièce écrite par quelque incontestable « maître du mystère ». Montand débarquait de Moscou.

L’accroche-cœur au front, un gars joufflu, dont l’orchestre s’agitait sur des cuivres stridents et une lourde contrebasse, entonnait Rock around the clock.

Les vieux se couchaient tôt. On dormait à son tour. Ou bien ne dormait pas, les écoutant qui bruissaient encore ces noms si prestigieux, ces mots et ces phrases dont on n’avait pas l’habitude ou que, les paupières lourdes, l’on égrenait après les avoir découverts dans une livraison du Reader’s Digest, un roman de Jules Verne, une chanson d’Édith Piaf ou de Georges Brassens, les récits d’Henry de Monfreid.

L’hiver givrait les carreaux des fenêtres. L’été s’étirait.

On dribblait des fantômes au pied de l’immeuble. Rentrait d’expéditions furtives les genoux écorchés.

C’était un univers fermé. Il y régnait un entêtant parfum de sueur et d’étuve, de châtaignes bouillies ou de bouquets liés par des rubans sur les tombes que l’on visite à la Toussaint, de linge macérant dans une bassine et de saindoux, de cambouis, d’œillets et de ces roses cueillies quand elles fanent, de soupe ou de marc de café, de grenadine, mercurochrome, diabolo menthe.

Filles et garçons en éprouvaient les limites, lesquelles, ils n’en eurent d’abord qu’une vague conscience, avec le plan Marshall et les soldats du contingent ratissant les Aurès, s’étaient au fil d’une république moribonde peu à peu déplacées. Les petites pimbêches ne se prénommaient plus Jacqueline mais Brigitte et, par les rues où la nuit des néons clignotaient, les durs du quartier, qui portaient des blue-jeans achetés dans un surplus américain, coiffaient et recoiffaient d’un peigne négligent leurs cheveux à la manière d’Elvis Presley, zonant un blouson de cuir à l’épaule ou sur des quais imaginaires imitant la démarche lymphatique de Marlon Brando.

Les murs dataient du siècle précédent. L’idée germa qu’on pouvait les abattre. Toute une génération s’y employa. Les pupitres renversés, les mœurs assujetties aux normes nouvelles de la solitude, ne demeurèrent de ses ambitions ou de sa malheureuse Lucy in the sky with diamonds qu’un joint de cannabis tournant autour d’une table, des carrières lucratives de sociaux-démocrates et l’apothéose marchande qui, plus que sa critique, dans les thèses d’Ernest Guy Debord l’avait sournoisement fascinée.

La société désormais lui ressemble.

Ses enfants y pataugent ou en crèvent, avides, vulnérables, satisfaits, ahuris.

*

Est-il si loin, ce môme ? Il boude. Ramasse les osselets d’une partie perdue dans la cour de l’école ou rêvasse, cherche l’emplacement d’un morceau d’écorce sur le tronc des platanes – ?quatre, on en compte quatre alignés face au préau, cela rend le problème difficile mais beaucoup plus passionnant à résoudre que celui proposé par l’instituteur (« Un train part de Mulhouse à huit heures cinquante-six, il roule à la vitesse moyenne… ? »), de sorte que le gamin hésite, cachant dans sa paume le minuscule fragment en forme d’île au trésor ?–, sautille, marche à cloche-pied le long du trottoir, puis, regardant la locomotive qui circule sans fin ou la maquette de l’hydravion suspendue par un fil dans la vitrine du marchand de jouets, vérifie sur le chemin du retour le nombre de billes de verre multicolore qu’il palpe au fond de sa poche.

Il parle peu. Secoue machinalement le petit globe où des flocons virevoltent avant de se poser sur un Arc de Triomphe réduit à deux centimètres de métal peint – SOUVENIR DE PARIS, c’est écrit sur le socle, mais Paris, ou Reims, Brest, Amiens, Strasbourg, Bordeaux, Lille, Rennes, Lyon même, si proche, ne sont que des points sur la carte murale que le maître décrypte au tableau quand vient l’heure de la leçon de géographie ?–, se contente de ça, la neige, qu’il aime autant que la pluie tombant en gouttes poussiéreuses sur la chaussée, parce qu’elle est comme la mort peut-être, douce, apaisante, l’émerveillant lorsque décembre annonce, avec ses bougies d’artifice et les boules scintillantes qui pendent aux branches du gigantesque sapin des Nouvelles Galeries, les fêtes de fin d’année.

Il grommelle. Feuillette le dictionnaire. Ne comprend pas ce qu’il devine de ténébreux, de menaçant au dehors. C’est beau. On lui répète que c’est beau – regarde, tiens, regarde comme c’est beau mais rien de ce qu’il distingue alentour, ni les guirlandes, ni les étoiles en carton d’emballage recouvert de papier d’argent (celui des tablettes du chocolat Pupier, que papa lisse le samedi de sa paume calleuse et plie soigneusement pour mieux le ranger dans un tiroir, avec des pelotes de ficelle ou des lames de rasoir usagées), ni la crèche exposée parmi les victuailles à la devanture de la charcuterie qui stupidement s’affiche à l’enseigne du COCHON SANS RANCUNE ne le distraient de sa peur, laquelle partout l’accompagne, et le ronge, le protège aussi chaque fois qu’il enjambe les flaques d’huile mêlée d’eau jaunâtre stagnant au travers de la rue, où voguent toutes voiles froissées de vieux paquets de cigarettes.

Les jeudis, il pousse sur le linoléum de la chambre ou dans le vestibule des champions cyclistes de matière plastique, les oublie, s’absente et, son frère penché sur d’abracadabrantes formules mathématiques, sa sœur ânonnant entre deux friandises l’inévitable fable de La Fontaine à réciter en y mettant le ton le lendemain, marmonne assis sur le lit sans concevoir pourquoi ses béatitudes imbéciles comme ses chagrins inexplicables lui font cette tête d’idiot, cet air de séraphin buté que son père ne supporte plus. Le reste – ça lui pass’ra avant qu’ça m’reprenne n’a pas vraiment d’importance : il lui faudra comme tout un chacun l’habiter.

*

On ne décroche pas la lune, les mains, les bras retenus par des poignes rigides. On fermente. Se tortille sur un siège, gauche, balourd, se démène ou se gratte la tête, tergiverse, galope dans tous les sens et rate d’un cheveu le coche dont les chevaux sursautent quand le temps s’accélère ou s’ébroue.

Elvis, Brando, les anges à lunettes de motard des bals du samedi, qui cherchaient la castagne, les nouvelles du jour comme la rumeur brouillée déjà des ondes avant de nous atteindre, les films dans des salles moquettées de velours rouge et les flacons de shampooing Dop, la mort de Marylin, le soulier tapageur de Nikita Sergueievitch Khrouchtchev à l’ONU, et Chuck Berry, et Cochran, l’assassinat de Lumumba ou celui de John Fitzgerald Kennedy n’avaient pas mis toutes les pendules à l’heure ? : le passé, l’avenir même – ?l’an 2000, ah ?! l’an 2000… la faim, la misère vaincues, des robots s’acquittant avec zèle des corvées domestiques, Mars, Saturne à portée de fusée, les ordalies extra-terrestres sur Alpha du Centaure, pas un « petit Mickey », pas un magazine, et Spirou, Vaillant, Le Journal de Tintin, pour n’en remplir ses pages, – ?se figeaient dans des attitudes identiques. Les choses – ?les choses, oui – parlaient d’elles-mêmes ? : il y avait la vie, la mort, les femmes, le travail. Il y avait eu la guerre.

Des hommes en étaient revenus incertains, ou murés, taiseux, d’autres apparemment indemnes.

Papa, qui cotisait à l’association des Sous-Officiers de Réserve, nous bassinait avec ses souvenirs ? : son régiment décimé à Dunkerque – ?mais lui, coup de bol, veine de cocu qu’il imputait plus à son instinct roublard qu’à la providence, était en permission, une « ?fausse perm’ ? », évidemment ?–, les biffins assis contre un camion, qu’une bombe avait déchiquetés, la trouille, la chance encore, le « repli stratégique » et l’escouade qui l’avait enrôlé prise de vitesse par les blindés allemands, laissant filer panzers et automitrailleuses après s’être volatilisée dans un bois, l’exode, ses médailles, la débandade.

Et puis la paix. Pétain. Les restrictions. 1942, 1943, 1945… Comme si l’histoire qui se faisait, les millions de morts, les camps, la résistance, les collabos et les gonzesses tondues par des justiciers qui, ailleurs, dix ans plus tôt, auraient avec la même excitation molesté des « ?putains juives ? », ne l’avaient concerné qu’à la marge, applaudissant le Maréchal, ou de Gaulle, René Coty, Poujade, ainsi qu’il avait applaudi Antoine Pinay, Laval et Maurice Thorez.

C’était tout.

À peu près tout, du moins.

Avec les chantiers, les courses de vélo, les usines, la décharge d’abominable éternité quand il me chopait par une aile et m’expédiait d’une baffe sur le paillasson – dégage ! les pluies, la neige, le mois d’août, l’enveloppe de papier jaune sur la toile cirée, qui contenait sa quinzaine.

Maman refaisait du café. La radio piaulait

– Mexico, Mexico, Mexiiiiiiiiiiiiiico

Je n’entendais plus rien.

J’étais sans voix. Sans corps. Sans pensée. Sans mémoire.

Pour aller plus loin :

Rejoindre l’espace éditeur des éditions Quidam, qui ont publié le livre de Lionel Bourg.

P.-S.

Nous remercions les éditions Quidam, qui ont fait paraître le livre de Lionel Bourg, L’engendrement, en janvier 2007, d’avoir bien voulu qu’un extrait de ce livre soit rendu disponible à la lecture sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com.

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