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Littérature mexicaine contemporaine

Mantra

Extraits

lundi 21 août 2006, par Rodrigo Fresan

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  • [français]

Mantra, de Roberto Fresan, est paru en septembre 2006 aux éditions Passage du Nord-Ouest.

Il s’agit là, comme a pu le dire Roberto Bolano, d’un roman total sur le Mexique, destiné à raconter « ce que nous appelons le Mexique, qui est à la fois une forêt, un désert et une foule bigarrée sans visage » (Roberto Bolano).


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Nous sommes immortels à nos débuts. Nous sommes invincibles. Nous savons tout parce qu’il n’y a pas grand-chose à savoir. Nous ne sommes qu’un Chapitre Un.

Nous connaissons les bases, ce qui importe réellement, les choses indispensables : des règles simples pour survivre dans la jungle de nos journées brèves mais intenses au cours desquelles nous pressentons à la perfection qui sont nos amis et nos ennemis. Alors, nos antennes flambant neuves captent sans difficulté le langage secret de l’univers. Au fil des années - au contact du bruit sourd de la connaissance de l’inutile, du côté statique de l’information superflue et du lent rapprochement de la mort -, nous devenons de plus en plus ignorants. Nous avons peur des portes que le vent fait claquer ou des téléphones qui sonnent dans le noir, au cœur même de la nuit. Donc, à l’heure incertaine où nous nous rappelons avec tristesse notre passé vigoureux, nous ne sommes plus que les astronautes corrompus d’une lune innocente où nous avons un jour planté un drapeau. Quand nous y étions, tout nous semblait plus grand et plus majestueux. Contrairement à ce que l’on peut croire, cela n’était pas lié à notre petite taille par rapport aux chambres qui nous abritaient, mais plutôt à notre capacité d’étonnement. Loin d’être motivée par l’exercice d’un petit muscle difficile d’accès, elle était un battement constant, et il suffisait de fermer les yeux pour la sentir rythmer le temps des hommes et la vitesse des choses à l’intérieur de soi. Eh oui, notre passé le plus reculé était si proche, si bref et si précis qu’il se confondait avec ce qui était survenu quelques heures plus tôt pendant que nous glissions sur un présent plus long que notre avenir tout entier. Voilà pourquoi dans notre enfance, nous sommes particulièrement attirés par le rugissement des moteurs de science-fiction : ce qui précède est infime ; le présent n’est qu’une succession de photogrammes ; l’après signifiant tout, il n’est pas étonnant qu’en grandissant, notre intérêt pour le futur décroisse et que nous nous posions de moins en moins de questions à son sujet car, à l’évidence, nous commençons à comprendre que nous ne ferons jamais partie de lui.

J’ai l’impression de me répéter, de dire toujours la même chose avec des mots différents, de n’avoir guère le temps d’avancer d’autres idées. C’est pourquoi je choisis une époque - celle où j’avais beaucoup de temps devant moi - et un nom : Martín Mantra.

On m’a dit un jour ou je l’ai lu quelque part - je m’en souviens maintenant - que pendant notre enfance, nous nous posons trente-trois questions par heure et qu’avec le temps, celles-ci se raréfient car les réponses sont là, pensées par d’autres et prêtes à être adoptées par nous sans même nous laisser le loisir de nous interroger sur le pourquoi et le comment de ce qui nous entoure et nous confond. Nous finissons ainsi par nous soumettre à la certitude des réponses d’autrui et avons le sentiment d’être des vainqueurs alors qu’en réalité, il nous faudrait lutter pour préserver le risque constant que représentent nos propres questions.

Oui, on nous éduque pour nous rendre faibles, mais lorsque nous le comprenons, il est déjà trop tard. Il suffit de regarder des photos de ceux qui furent un jour des enfants et de les comparer aux clichés des adultes qu’ils sont devenus pour éprouver une triste sensation d’égarement, un désappointement résigné face à l’irrécupérable. Cette bouche, ce nez peuvent correspondre à cette autre bouche et à cet autre nez, mais certaines choses se sont définitivement perdues en chemin : la brillance pleine de défi d’un regard, la courbe cruelle d’un sourire pur et bestial, la stature irréprochable et la silhouette aérodynamique, idéale, insaisissable, qui permet d’atteindre la vitesse optimale quand on court sans jamais fuir. Heureux gamins parfaits qui, mystérieusement, ont l’air anachroniquement adultes sur ces vieux papiers glacés.

Sans doute est-ce parce que j’ai compris tout cela très tôt que je refuse systématiquement qu’on me prenne en photo, sauf quand cela s’avère nécessaire (passeports à brûler une fois qu’on les a renouvelés, comme on dit bizarrement), socialement et sentimentablement incontournable (fiancées à brûler aussi dès leur renouvellement) ou que les clichés sont le fruit d’un hasard inévitable quand, tel un fantôme distrait, on apparaît à côté des pieds métalliques de la Tour Eiffel derrière une famille de Japonais. Au moment de me venger de tant de clichés auxquels on m’a condamné sans me demander mon avis, j’ai observé la même conduite apocalyptique lorsqu’une de ces familles japonaises m’a prié de la photographier devant la Sagrada Familia ou le Taj Mahal, par exemple. J’ai placé les Japonais, je leur ai dit de sourire puis j’ai cadré de manière à ce qu’ils aient le cou tranché par la guillotine de ma méchanceté. J’ai appuyé sur le bouton, reçu le flash de leurs sourires et de leur reconnaissance jaune. Je les imaginais ensuite ouvrant l’enveloppe qui contenait leurs photos développées et tronquées. Je les sentais maudire le malappris qui leur avait joué ce mauvais tour.

Les aborigènes qui affirment que les photos volent l’âme à jamais ont raison. Martín Mantra aussi. Il pensait comme moi et a donc refusé d’apparaître sur la photo de groupe de notre classe de CM2.

* **

Une photo en noir et blanc - avant l’irrépressible irruption des couleurs rageuses du Mexique -, telle est la partie en noir et blanc de mon histoire. Elle se déroule dans mon pays natal, aujourd’hui inexistant, qui n’était ni le Mexique ni Mexico, District Fédéral, mais qui l’est devenu à compter du jour où Martín Mantra est entré dans ma vie en mexicanisant tout ce qui m’entourait et n’a cessé de m’entourer depuis lors tel un enclos féroce et infranchissable. Inévitable prologue de tout cela, cette photo possédait la qualité du noir et blanc expressif et expressionniste des films de et avec Orson Welles. Le noir et blanc de La Soif du Mal, policier frontalier et tex-mex, ou du Troisième Homme, thriller dans la Vienne de l’après-guerre et film préféré de Martín Mantra pour des raisons qui me semblent aussi évidentes maintenant qu’elles m’étaient incompréhensibles à l’époque. Une enfance en noir et blanc où les téléviseurs étaient en noir et blanc (Rod Serling parlant au début et à la fin des épisodes ou contes inquiétants de The Twilight Zone - ou La Quatrième Dimension - est, je crois, la voix qui définit le mieux cette époque où tout semblait friser le fantastique et ne durait pas plus de trente minutes, publicités comprises), comme la photo de ce groupe de garçons d’une classe de CM2 dans une école publique. La glorieuse et légendaire école portait le nom d’un patriote étranger de nationalité mexicaine : l’indépendantiste et général post-mortem Gervasio Vicario Cabrera, héros immortel et désorienté de la Bataille de Canciones Tristes. L’école n°I du Premier Secteur Scolaire (tant de numéros 1 nous gonflaient bien évidemment d’une sorte d’orgueil ridicule) était célèbre pour son enseignement très poussé. Des noms plus ou moins illustres de l’intelligentsia de l’époque y envoyaient leurs garçons - de 8h00 à 17h00, avec une pause-déjeuner à midi -, dont les inclinations ne pouvaient être qu’artistiques même si elles incluaient la tyrannie féroce d’un marché noir de figurines métalliques tranchantes et de chromos autoadhésifs théoriquement lavables qui nous laissaient pendant plusieurs jours des tatouages de Maori sur la peau. On nous affirmait que ce genre de décalcomanie risquait de nous asphyxier ou de nous rendre fous à cause des doses de LSD cachées derrière les dents de Bugs Bunny ou du Coyote. Je regagnais, heureux et tatoué, l’appartement où je vivais avec mes parents. Maison, école, maison. Tous les jours. Je n’ai appris à faire du vélo et à nager que bien des années plus tard, après être trop souvent tombé et avoir bu la tasse. L’école Gervasio Vicario Cabrera, n°I du Premier Secteur Scolaire, avait désormais disparu pour devenir un souvenir transparent traversé à toute vitesse par des voitures. L’école Gervasio Vicario Cabrera, n°1 du Premier Secteur Scolaire, avait une allure étrange. L’immeuble de style français était alors entouré des ruines d’autres immeubles de style français - une fenêtre ne s’ouvrait sur rien, des escaliers montaient vers le vide sans fond du ciel - en attendant d’être démoli par les autorités municipales, décidées à prolonger le tracé de « l’avenue la plus large du monde », ainsi qu’elles se plaisaient à l’appeler avec une vanité quelque peu primitive. L’artère deviendrait donc aussi la plus longue de la planète. On avait daigné respecter la nature éducative du bâtiment et retarder son inévitable chute jusqu’à la fin de l’année scolaire. Parmi les décombres, les bulldozers et les câbles de haute tension, nous jouions à imaginer que telle était la Terre après une seule ou de trop nombreuses explosions atomiques, comme dans une série B, comme dans les meilleurs épisodes de La Quatrième Dimension. Nous étions les seuls rescapés du cataclysme encore en vie pour le raconter. Non, je n’ai aucune photo de ce paysage en mutation où nous courions en poussant des cris sauvages, volions comme des mouches, salissions nos tabliers, déchirions nos poches, perdions des boutons pendant les combats, au grand désespoir de nos maîtresses et de nos parents. Il n’y a pas de photos de ces moments euphoriques de science-fiction terrienne après la classe, destinés à prolonger notre retour dans nos foyer disfonctionnels. Il n’y a pas de photos et c’est tant mieux car les instants vraiment inoubliables - nous étions heureux, ça, j’en suis sû r- n’ont pas besoin d’un cliché pour qu’on se les rappelle. À moins que la photo en question transcende les obligations faciles de la nostalgie et devienne une sorte d’engin atemporel capable de défier tout ce qui viendra en le justifiant ou, à défaut, en le rendant un peu plus compréhensible.

J’ai gardé cette photo de classe comme d’autres conservent un bout de ce qu’ils supposent être la croix sur laquelle un supposé Christ est censé avoir été crucifié. J’imagine qu’ils la préservent parce qu’ils ont besoin de croire en quelque chose. Moi, je n’ai aucun mal à croire en ce cliché pour la simple raison qu’il est difficilement crédible. Le fait d’être groupés, dans nos tabliers d’une blancheur éclatante qui contraste avec les gris et les noirs de l’image, nous rend encore plus surnaturels. C’est la photo d’un chœur de fantômes - petits et resplendissants, nous ne sommes pas autre chose que nos propres fantômes - sur laquelle le spectre le plus authentique et le plus vérifiable est l’absence de Martín Mantra. Il me semble, mais je n’en suis pas totalement sûr, que je figure sur cette photo. Je suis un peu caché derrière la chevelure rebelle de Morales Gonzalo (que même la formule extra forte du gel fixant britannique bleu transparent de marque Lord Marchmain, à la consistance résolument aliénigène et à la brillance radioactive, ne parvenait pas à domestiquer), à côté du pâle Glass Maximiliano, encore plus blafard que d’habitude. Je me tiens devant le mystérieux quatuor de noms formé par López, Peña, López Peña et Peña López (je ne me rappelle plus leurs prénoms avec exactitude, j’ai oublié tant de choses), et Garófano Alfredo Juan, qui a caché un appareil Kodak Party pour immortaliser le photographe qui nous photographie sans qu’il s’en aperçoive, car « c’est vraiment rigolo », nous dit-il. Je ne peux citer tous ces noms. Le patronyme vient toujours avant le prénom, comme lorsqu’on fait l’appel chaque matin au pied d’un mât tordu en haut duquel flotte imperceptiblemnt un drapeau aux couleurs sales dont nous nous moquons en douce, partant d’un rire céleste, bleu ciel et blanc avec une lune décroissante au milieu. Et voilà qu’à présent, alors que je cherche mon passeport, que je m’arrête sur le garçon qui est censé être moi, mon nom m’échappe comme un poisson me filant entre les mains. J’ouvre le passeport, je regarde cette photo prise de face et j’essaie de ne pas fermer les yeux en me disant que ce n’est pas moi, c’est impossible. Je ne parviens qu’à me souvenir que grâce ou à cause de mes initiales, j’ai été surnommé D.R.F. - une marque de pastilles populaires à la menthe forte - pendant deux années scolaires. Plus tard, le lancement d’une mousse à raser appelée Lemon Fresh m’a valu mystérieusement, sans aucune raison, d’être connu sous le sobriquet de « Lémone Fréshe ». Je ne peux pas me plaindre, ce n’était pas si mal comparé à d’autres surnoms scatologiques au son primitif comme Tête-de-Crotte ou Morve-au-Nez. L’enfance, je l’ai déjà dit, est un lieu cruel et mystérieux peuplé de gens cruels et mystérieux. Nous y sommes tous des survivants et cependant, je me répète mais je l’ai déjà dit, nous sommes immortels.

L’enfance est toujours l’époque la plus heureuse de la vie - un bonheur nouveau, différent de celui vécu en ce temps-là, un souvenir agréable - dès lors qu’on n’est plus un enfant.

Cet extrait de Mantra, de Roberto Fresan, est publié sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti, grâce à l’aimable autorisation des éditions Passage du Nord-Ouest. Qu’ils en soient remerciés.

Pour aller plus loin :

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