HELONEIDA STUDART Simonao de Beauvoir
Au Brésil, Heloneida Studart est une institution. Romancière, actrice politique, féministe, cette combattante aura attendu ses soixante-treize ans pour voir ses œuvres traverser l’océan. Une attente certainement due à son engagement, pour lequel elle est célèbre, et qui brouille son image littéraire. Pourtant les deux romans publiés en France, Le Cantique de Meméia (janvier 2005) et Les Huit Cahiers (à paraître en octobre 2005), ne sont pas seulement des ouvrages militants, mais des récits envoûtants à la force rare.
Dans Les Huit Cahiers, Mariana, avocate à Rio, reçoit un matin huit cahiers jaunis, ceux de sa tante Maria qui vient de se suicider. À la lecture de ce journal intime, Mariana découvre l’oppression que subissait sa tante et ses sœurs. En jouant sur deux époques et lieux différents, Heloneida Studart explore la destinée des femmes de la famille Alencar. À travers une galerie de portraits féminins, elle montre qu’entre les années 40 dictatoriales, au cœur du Nordeste féodal, et le Rio contemporain, héritier du processus de re-démocratisation validée par la constitution de 1988, la condition féminine se répète, l’absence de liberté perdure. Cependant, comme dans Le Cantique de Meméia, il existera des femmes pour se révolter, se dresser contre matriarches et maris dictatoriaux, parfois même jusqu’au crime. Le grand talent de l’écrivain brésilien est ainsi de dresser un pont entre son activité militante et son écriture. Sans renier une ambition littéraire légitime et accomplie, Heloneida Studart s’évertue à livrer des œuvres de combat. Chaque œuvre distille sa lutte au travers d’histoires envoûtantes, d’une force rare, aussi mystérieuse que merveilleuse.
Née à Fortaleza, dans le Nordest, au sein d’une famille aisée, qu’est-ce qui vous pousse à 19 ans à quitter le cocon pour Rio ? Ma famille n’était pas aisée mais de traditions aristocratiques. Quand j’ai commencé à dire que je ne serai pas une épouse femme au foyer mais une femme libre qui vivrait de son travail, ma famille a cru à une plaisanterie. Alors je suis partie pour échapper à la fatalité de mon sort.
Vous arrivez à Rio en 52, en 55 votre second roman Dis-moi ton nom est couronné par deux prix prestigieux. Entre 63 et 69, avec La Culpabilité et Dieu ne paie pas en dollar, vous êtes acclamée, comparée à Jorge Amado, que racontent ces romans ? Mon second roman est l’histoire de la femme que je ne voulais pas être : consacrée à sa famille jusqu’à sa mort. Dieu ne paie pas en dollar fut retiré des librairies par la dictature. C’est l’histoire d’une femme de classe populaire très belle qui devient miss Brésil, se marie à un millionnaire, sans pourtant jamais arrêter de chercher son premier amour. À cause de cela elle devient nymphomane, chaque jour son chauffeur lui ramène un petit jeune. Puis elle engage un détective privé qui retrouve l’homme, mais trop tard, il va être fusillé parce que révolutionnaire. Entre 1963 et 69, vous avez de graves ennuis avec la dictature ? La situation politique du Brésil était identique à celle di Chili ou de l’Argentine, une dictature militaire sans aucun droit. Nous étions capturés sans raison, emprisonnés, puis libérés ou exécutés. À l’époque, j’étais présidente d’un syndicat, militante politique active. En 69, je suis destituée de ma fonction et emprisonnée, libérée assez vite par relations, mais suffisamment longtemps pour assister à beaucoup de tortures.
Mai 68, a-t-il influencé votre militantisme féministe ? Toutes les féministes du Brésil l’ont été. Les féministes françaises nous ont inspirées. Simone de Beauvoir surtout. Je l’ai rencontrée au Brésil, elle enchantée par son intelligence mais aussi par sa ferveur envers la démocratie et les libertés de la femme.En 69, la situation de la femme au Brésil était bien pire qu’aujourd’hui, les lois de la dictature étaient plus dures pour les femmes, l’adultère puni par le gouvernement, l’avortement interdit comme c’est encore le cas. Quand la démocratie disparaît, ce sont les femmes qui souffrent le plus. Grâce à la constitution de 88, pour laquelle j’ai beaucoup agi puisque je suis député du PT depuis 78, nous avons progressé. Exemple : le pouvoir du père sur l’enfant qui était absolu est partagé avec la mère, idem pour l’administration des biens de famille. Malgré les époques différentes, contemporaines dans Le Huit Cahiers, sous la dictature dans Le Cantique de Meméia, ces romans obéissent au même schéma : au sein d’une famille aristocratique, une matriarchie impose une tradition catholique arriérée aux femmes, les oblige jusqu’à leur mort à obéir aux règles castratrices. Rien n’aurait donc évolué ? Avant tout, je dois dire que Le Cantique de Meméia appartient à une trilogie sur la torture que j’ai écrite par devoir de mémoire. C’est pourquoi au Brésil, ce livre est sorti sous un titre codé : Le Moineau est un oiseau bleu, c’est la phrase qu’inscrit sur tous les murs Joao, le rebelle, et qui pour cette expression sera emprisonné, torturé avec une mygale jetée dans sa cellule. La métaphore du titre cachait ce que Joao signifiait : Vive la liberté ! À bas la dictature ! Mais je ne pouvais l’écrire, la censure m’aurait condamnée. Quant au schéma récurrent, il est réel, inspiré de faits biographiques, valable surtout dans les familles riches. Chez les pauvres, les femmes travaillent, elles sont plus indépendantes. Dans ma famille je suis la seule fille à travailler, les autres ont une vie matérielle supérieure, avec villa, piscine, chauffeur, amis pour s’acheter une culotte elles doivent demander la permission du mari.
Mais dans Les Huit Cahiers ou Le Cantique, le pouvoir exercé sur les femmes appartient aux autres femmes, grand-mère et mère… C’est ainsi dans le Nordeste, aujourd’hui encore, la matriarche règne sur la famille, les hommes donnent seulement l’argent. Les autres femmes de la famille sont soumises et dépendantes. J’utilise par exemple dans Les Huit Cahiers cette règle selon laquelle la mère choisit une de ses filles qui devra rester célibataire aux côtés de ses parents jusqu’à leur mort. Là-bas, il n’existe donc pas d’hospice pour les vieux.
Dans Les Huit Cahiers, deux femmes parviennent à se libérer, ces romans vous permettent-ils de diffuser un message d’espoir et de révolte ? Ces femmes se libèrent par le travail, c’est l’unique moyen. Dans ce roman, il y a un atavisme, à chaque génération apparaît une femme qui fait différemment des autres, se révolte. Cette particularité caractérise aussi ma famille. Il y a l’aristocratie du côté maternel, de l’autre les républicains abolitionnistes (contre l’esclavage).Ainsi, dès le xxe siècle apparaît Francisca Clotilde, largement évoquée dans le roman, une femme ayant réellement bousculé des nomes. Pour cela elle fut répudiée par son mari et sa famille. Les Huit Cahiers est un roman contemporain mais il met en scène une héroïne moderne de ce type, brillante avocate qui n’a besoin de personne, n’hésite pas à se donner à un homme pour sauver sa sœur.
Dans Les Huit Cahiers comme dans Le Cantique, la région du Nordeste est très présente, à travers les légendes sortilèges, les grandes figures, la cuisine, le climat, pouvez-vous nous en parler ? Le Nordeste est une région pauvre du Brésil, le soleil apparaît 365 jours, les gens vivent de pêche, utilisent les même barques qu’il y a 1000 ans, les jacendas. Au Nordeste, les sortilèges sont liés aux superstitions des indiens, comme les pendentifs avec des cheveux d’enfants morts, des crochets d’araignées, les remèdes avec feuilles, écorces. Tout perdure.À Rio, c’est le Catimbo, la région afro-brésilienne qui domine. Puis il y a les figures emblématiques de notre mémoire collective, évoquées dans Les Huit Cahiers, le père Cicero, un prêtre qui a existé, doué d’une autorité religieuse extraordinaire jusqu’au jour où une dévote a eu du sang dans la bouche alors quelle prenait l’hostie.Lui a dit qu’elle était une sainte, le bruit s’est répandu, l’Église l’a menacé d’excommunication et muté. Mais c’était trop tard, le peuple le considérait lui-même comme un saint. Aujourd’hui, autour de sa statue haute de six mètres, des milliers de personnes lui rendent hommage.
Et Malasarte ? Il est très connu sur ma terre, mais on ne sait pas qui il est, ni même s’il a existé. C’est devenu un personnage d’histoires que les nounous racontent aux enfants pour montrer la malignité. On écoute l’histoire en mangeant des « alfenins », gourmandise typique du Nordeste.Les nounous seules savent les faire pour les petits car c’est une douceur innocente, sucre, eau, mélange cristallisé en figurines.
Dans les deux romans traduits, les domestiques ont un rôle essentiel : confidentes, souvent sources d’amour plus que les mères, et bien plus libérées, pourquoi ? Ce sont des femmes plus libres car elles travaillent. Meméia, en fait, ce fut ma nounou, c’est elle qui m’apprit à lire à 4 ans.
La cuisine où elles sont regroupées semble un refuge ? Petite, je m’y enfuyais pour boire le café, interdit par les parents, e, écoutant leurs histoires qui ont été une grande stimulation pour mon imaginaire. En moi, l’écriture vient de là. Propos recueillis par Karine Henry Transfuge, septembre 2005
À paraître / Octobre 2005 Les Huit Cahiers Traduit du portugais (Brésil) par Paula Salnot et Inô Riou LES ALLUSIFS, 240 p., 16€

Lekti-ecriture.com travaille avec la librairie Clair-Obscur, librairie indépendante française.
Vous achetez vos livres au sein d'une interface sécurisée, et vous les recevez rapidement (envois effectués sous 24 à 48 heures). Vous pouvez, au choix, payer les livres commandés par Carte Bancaire, chèque, virement bancaire, ou mandat Cash. Les envois sont effectués par la librairie en France et partout dans le monde.* Les frais de port sont offerts à partir de 25 euros en France métropolitaine.
Pour tout renseignement complémentaire, contact@lekti-ecriture.com.
En savoir plus sur la librairie Clair-Obscur, les délais de livraison et disponibilités, la sécurité et la confidentialité, consulter les conditions générales de vente.