Le Feu sacré
Fondateur de La Dragonne, Olivier Brun conçoit son travail éditorial comme une aventure autant humaine que littéraire. Comment de l’individuel peut créer du collectif ? Il souffle de la passion sur cette maison, en dépit de la morosité économique.
Un petit bureau clair loué pour pas cher. Une banquette rouge effondrée. Et des piles de manuscrits. L’éditeur montre son embarras. « Je n’arrive pas à être désinvolte avec ça. J’ai une obligation de réponse, voire une dette envers ces gens. » Olivier Brun, 36 ans, a tout du colosse aux pieds fragiles. Il avance à nu. C’est rare dans la profession. Tête baissée, avec sa part de « naïveté ». Il se compare même à un « bulldozer ». L’image paraît rude pour qui fréquente le catalogue de La Dragonne : on y lit des écritures sensibles, dépouillées, aventureuses, ce qui n’empêche pas la gravité. Mais on se souviendra aussi qu’il publia dans l’urgence un ouvrage collectif d’humeur, No Pasaran, une « réaction épidermique violente » après le 1er tour du dernier scrutin présidentiel. Passionnément volontariste, Olivier Brun, et de l’énergie à revendre. « J’imagine que je surcompense », explique cet angoissé de nature, partagé entre le rêve d’une vie « épicurienne » et la réalité d’une société capitaliste « pressurisante ». Niçois de naissance, Olivier Brun a suivi des études de cinéma à Nancy. Il voyait grand. « Je voulais être Scorsese ou rien. » Donc ce fut rien. Le jeune homme devient « assistant-canette » sur les tournages. Autrement dit, c’est lui qui enroulait les câbles et amenait les boissons aux réalisateurs. Mauvais souvenirs : « Tout le monde t’appelle Coco, et au final, on ne te paie pas ». Passés les menus travaux dans l’audiovisuel, il enchaîne alors les petits boulots. La liste s’étire : réceptionniste dans un hôtel, débardeur, caissier de supermarché (où viendra la nuit s’approvisionner le futur auteur de Baise-moi), vendeur de photocopieuses, etc. Pendant cette période « un peu prolo », il créera avec des amis nancéiens une revue, L’Estocade. « J’ai découvert la littérature sur le tard, à 20 ans. Mes lectures, c’était Fante, Nabokov, Bernard Noël ». Un bel objet, doublé de sommaires solides : le semestriel publie des inédits de Max Ernst, Philippe Soupault, puis se prend au jeu d’éditer des livres, une dizaine. « Le bébé mûrissait. Je voulais professionnaliser l’affaire. Personne ne m’a suivi. » La Dragonne naît en 1998, « sans un centime en poche ». Éconduit par « 13 ou 14 banquiers », Olivier Brun devra son salut grâce au suivant, un poète du Crédit Mutuel, qui lui prêtera 150 000 f. Avec son logo ailé cracheur de feu, dessiné par un tatoueur, La Dragonne mise sur une identité forte. Ses livres ne dépassent pas cent pages. « Je m’essouffle rapidement dans un texte long. Je crois au format court, pour une impression de lecture durable. » Si elle accueille des auteurs confirmés (Philippe Claudel, Bernard Noël, Pierre Autin-Grenier, Lionel Bourg, François Boddaert…), elle s’attache à faire entendre des voix nouvelles, comme celles de Claude Andrzejewski, Daniel Labedan, Gaetaño Bolán, Antoine Mouton (« Il a quelque chose à dire sur le monde, même s’il ne le fait pas exprès ») ou encore Charlotte Goldberg et sa Guêpe, poignant récit d’une enfance juive. Des textes appréciés par un comité de lecture plutôt singulier, puisque l’éditeur, vacataire à l’IUT « Métiers du livre » de Nancy, y convie ses étudiants.
La ligne de La Dragonne se partage entre prose et poésie. Quelles était votre idée de départ ? C’était de faire des livres que ne font pas les grands éditeurs. Soignés et exigeants. Le livre n’est pas toujours envisagé comme un objet au sens noble du terme, et ce qui m’intéressait c’est qu’il ait un poids physique. On dit d’un papier qu’il a de la main. Moi j’avais envie que mes livres aient de la main : avec un rabat de couverture, des photos, des peintures, du beau papier… Quant à la prose poétique, elle me semble être délaissée. Avec le recul, ce genre cache en fait une mélancolie, une sensibilité à fleur de peau qui est, je pense, le dénominateur commun de tous les auteurs que je publie. Pendant longtemps, la parité était respectée. Maintenant ça devient 2/3 de proses, 1/3 de poésie. La prose est quand même une locomotive d’un point de vue économique. Et je tiens aussi à publier peu de poésie parce que la tentation serait de dire : « Puisque ce sont des tirages plus modestes, on se fait plaisir. » Et là, tu commences à te disperser. Il est plus intéressant de construire le parcours d’un auteur sur la durée, la lenteur, de manière à ce que sa voix puisse pleinement s’épanouir de livre en livre. Je me méfie d’une position inflationniste.
Publier donc une littérature qui saurait prendre son temps ? Oui. Le monde contemporain nous incite à une sorte d’urgence qui nous coupe d’une réalité première, plus animale, plus paresseuse. Le livre invite à se poser, à prendre ce temps-là, cette respiration-là. Quelque chose qu’on volerait à l’urgence du monde, pour descendre en soi.Je crois vraiment que la paresse est un mode de résistance. Malheureusement, j’applique trop peu cette théorie…
La Dragonne s’inscrit-elle dans un héritage ? J’ai toujours eu un grand respect pour certains de mes aînés, comme Le Temps qu’il fait, L’Escampette, Obsidiane, Tarabuste, Comp’act… Qui prend le relais si ces aventures s’arrêtent avec leurs animateurs ? Il existe un petit créneau. J’emprunte ce chemin sillonné par ces aînés, mais en y apposant ma propre esthétique et ma propre éthique. S’inspirer d’une tradition pour mieux en réinventer les codes, et la faire évoluer. En même temps, je ne vais pas republier des auteurs qui ont déjà quarante livres à leur actif, même si ça me fait plaisir d’être un compagnon de route pour ces gens-là. Il est plus stimulant de découvrir un jeune auteur, quoique c’est toujours l’auteur qui se découvre lui-même… Si l’expérience de La Dragonne se pérennise, j’espère toujours me faire rudoyer par de jeunes effrontés. « Toi qui n’as rien d’autre que ta spontanéité et ton envie de tout révolutionner, qu’as-tu à m’apprendre ? » (rires)
Comment travaillez-vous avec les auteurs ? Je pars du principe qu’on va faire une proposition de livre au lecteur, à partir de quatre ou cinq pistes possibles.Il faut donc trouver ensemble la forme la plus cohérente. Je conçois le travail éditorial comme un travail d’accompagnement. Je n’impose pas, je suggère. C dialogue, insistant, souvent technique, permet de tester la capacité de résistance de l’auteur, et surtout la nature même de son désir. Qu’est-ce que tu veux dire là ? Quels outils tu veux employer pour le dire ? Où veux-tu aller ? Je crois que ce travail de proximité, c’est ce que peut offrir aujourd’hui un petit éditeur. L’aventure y est autant humaine que littéraire. Le petit éditeur ne peut pas se permettre de faire un mauvais livre. Il paraît 52 000 nouveautés par an en France. Pourquoi un de plus ?Il faut qu’il donne tout, comme dans un combat de boxe. Si tu montes sur le ring, ce n’est pas pour te faire rétamer dès le premier round. Il faut tenir. Et après on dira : certes, ce n’est pas un champion, mais au moins c’est un bon encaisseur. C’est plus créatif d’être dans le partage. Comment de l’individuel peut créer du collectif ? C’est ça qui me stimule.
La valeur humaine d’un auteur est primordiale… Ça oui. Il est hors de question d’être emmerdé. Entendons-nous bien : tous mes auteurs sont authentiquement névrosés, mais ils sont disponibles, souriants et accommodants.
Quand vous lisez un manuscrit, qu’est-ce qui vous retient ? Je dirais une sorte d’alchimie assez improbable voire heureuse entre le travail le travail sur la langue – ce que j’appelle par ailleurs la lisibilité – et le fait que je sente l’épaisseur d’une certaine expérience humaine. Les choses racontées dans les livres, ce sont toujours les mêmes… Mais c’est plus souvent l’axe un peu décalé que vont prendre les écrivains pour raconter ce qui leur est arrivé, ou ce qu’ils auraient aimé qu’il leur arrive, qui donnera du sel au récit. Je ne veux surtout pas être élitiste. À moi de faire un travail social et pédagogique pour amener des lecteurs néophytes à lire des choses plus âpres. On gagne les lecteurs un par un. C’est un travail d’abnégation et de patience.
Si l’aventure se pérennise, disiez-vous. Quelles sont vos craintes ? Il y a déjà la crainte très égoïste de l’usure. Quand tu bosses 60h par semaine à fond la caisse, avec 3 francs 6 sous pendant sept ans, tu fatigues. L’autre risque, c’est d’enchaîner plusieurs mauvais choix. Certes, même si je ne fais pas de hiérarchie dans les succès, dans les talents et encore moins dans les êtres humains, force est de constater que j’ai toujours deux ou trois livres dans l’année qui tirent un peu leur épingle du jeu. Je dois avoir juste ce qu’il faut de flair pour ça… Mais ce qui me fait vraiment peur, c’est l’évolution du marché. Les données sur lesquelles j’ai commencé La Dragonne ne sont plus les mêmes. Par exemple, le noyau dur des librairies qui vendent mes livres a doublé en trois ans. Le chiffre d’affaires a-t-il suivi ? Non. Les libraires sont complètement débordés.Il y a dix ans, ils commandaient dix exemplaires d’une nouveauté ; il y a cinq ans, cinq exemplaires. Aujourd’hui, c’est trois. Imaginons que la librairie indépendante se casse la figure… Il ne faut pas rigoler : beaucoup de confrères sont à l’agonie. Nous, petits éditeurs, ne faisons souvent qu’effleurer la littérature et ses enjeux réels parce que nous sommes sans cesse pris à la gorge par la dureté économique. Il faut un minimum de sérénité pour dépasser le stade de la survie… Dans un commerce traditionnel, il faut cinq ans pour récolter les premiers fruits de son travail. Il faut sûrement le double dans l’édition.
On sent chez vous un esprit frondeur… J’aimerais… au point de dire, oui, je peux me passer de subventions, oui, je suis autonome économiquement. Je le suis, mais par défaut. L’expérience m’a appris à me débrouiller souvent tout seul. À l’échelle régionale (en matière d’aide à l’édition, ndlr), on était ici en Lorraine dans un statisme inquiétant et ulcérant avec la droite. On est aujourd’hui dans un immobilisme encore plus grand avec la gauche.
Quel développement imaginez-vous pour La Dragonne ? J’ai le sentiment d’être à la veille d’un virage important. Je roule sur une corniche. Faut-il ralentir ou accélérer ? Ma politique, complètement névrotique, était jusqu’à présent : qu’il pleuve, qu’il vente, tu ne lâches pas l’affaire. Aujourd’hui, je m’interroge. Parfois je me sens un peu seul… Mais ce que je ne veux pas, c’est être blasé et aigri. J’espère bien être un apprenti-éditeur toute ma vie, continuer de m’enrichir de l’expérience des autres.La richesse humaine de ce métier est nourrissante. L’évolution possible de La Dragonne, c’est peut-être de faire quelques incursions en littérature étrangère. Je publierai du reste en 2006 la première traduction d’un auteur américain, James Garner.
Pourquoi La Dragonne ? Je voulais féminiser un animal à la fois sensuel et dangereux. Il existe aussi une explication fantaisiste : gamin, j’étais fan de Bruce Lee, surnommé comme chacun sait, Petit dragon.
Propos recueillis par Philippe Savary Le matricule des anges, septembre 2005

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