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Les os dans le désert dossier de presse



LA CHRONIQUE D’AMNESTY INTERNATIONAL FRANCE

Novembre 2007

Juárez, cité meurtrière

Ciudad Juárez est une « twilight zone », une zone crépusculaire, où tout peut arriver. Dans cette ville frontalière de l’Etat du Chihuahua, lieu de transit entre le Mexique et le Texas, environ 500 femmes ont été assassinées entre 1993 et 2007, souvent après avoir été violées – sans compter des centaines de disparues. Avec Des os dans le désert, l’écrivain et journaliste mexicain Sergio González Rodriguez s’est immergé dans cet enfer pour dénoncer des « crimes contre l’humanité » engendrés par un contexte politique et social particulier, l’inefficacité des enquêteurs et « le gouvernement mexicain (qui) a protégé les assassins et ceux qui les finançaient chaque fois que cela s’est avéré nécessaire ». Amnesty International, qui a beaucoup travaillé sur le sujet, a reproché aux autorités de n’avoir pas suffisamment mis en œuvre les moyens pour résoudre les meurtres, comme le précise l’auteur. Les femmes assassinées de manière violente (séquestration, viol, strangulation, torture, etc.) étaient souvent pauvres et travaillaient dans les maquiladoras, usines d’assemblage à capitaux étrangers, une industrie qui elle aussi exploite les corps. Des proies faciles dans une cité violente : Juárez c’est 1,4 million d’habitants (« excès de gens, excès de désert »), une « population flottante » de 250 000 personnes, 40% d’extrême pauvreté, drogues, délinquance, idéologie misogyne et patriarcale… De grandes familles s’y partagent possessions territoriales (notamment un bidonville où ont échoué de nombreux cadavres), grands établissements nocturnes, vente d’alcool, service du gaz, médias… Selon le journaliste, « les meurtres de femmes en série sont directement liés au trafic de drogue local et à son immense pouvoir corrupteur, économique et politique » ; des hommes impliqués issus de familles influentes ont été protégés, alors que de nombreux corps ont été découverts à proximité des ranchs où les trafiquants de drogue organisent des « orgies sacrificielles ». Mais pour la police, la faute en incombe surtout aux mœurs dissolues des victimes et à un coupable, peu crédible d’après l’auteur, qui a écopé de trente ans de prison. Mariant enquête journalistique et ambition littéraire, Sergio González Rodriguez réalise une plongée vertigineuse et précise dans un mystère criminel et, au-delà, un portrait au vitriol de son pays englué dans la corruption, la violence et la collusion entre pouvoirs politique et mafieux. Filé, écouté et agressé deux fois, il a failli y laisser sa peau.

LE MONDE DIPLOMATIQUE

Novembre 2007

Partie de chasse à Ciudad Juárez

« A l’automne 1998, le corps d’une femme âgée d’une vingtaine d’années fut retrouvé dans une décharge de Ciudad Juárez. Les autorités avaient déjà découvert des cadavres à cet endroit. Comme la plupart des autres mortes, la dernière victime était une femme mince aux cheveux longs. » Ciudad Juárez, « excès de gens, excès de désert », carrefour de l’économie mondialisée où l’industrie de sous-traitance transnationale exploite une main-d’œuvre féminine bon marché, est l’un des plus grands pôles humains de la frontière Mexique-Etats-Unis (côté mexicain), le lieu de tous les dangers et de tous les vices.

Aussi prenant qu’un roman de série noire américain, le livre de Sergio González Rodríguez est une non-fiction littéraire qui met en scène un Mexique authentique et aussi réel que les victimes elles-mêmes. Des femmes assassinées selon le même scénario depuis quatorze ans : enlèvement, torture, sévices sexuels, mutilations et strangulation. Entre 1993 et 2007, près de cinq cents femmes ont connu le même sort, et des centaines d’autres sont toujours portées disparues (à mesure que les enquêtes s’intensifient, les corps retrouvés diminuent).

Au départ, il s’agirait de l’œuvre d’un psychopathe « tueur en série », mais un tel nombre de victimes, un tel acharnement, un tel sadisme barbare soulèvent des interrogations. S’agit-il de rituels sataniques ? De sacrifices humains pour le tournage de snuff movies (1) ? D’assassins qui tuent pour s’amuser ? D’un vaste trafic d’organes ou d’orgies perverses de narcotrafiquants ? Et si les prédateurs avaient fait de la misogynie une normalité ? « S’approprier le sexe féminin, torturer et disposer d’un corps relève ainsi d’une stratégie sexiste où le crime devient une forme d’érotisme. »

Au départ, le journaliste avance dans le noir. La multiplicité des éléments complique sa tâche pour assembler et reconstituer la réalité des faits. Puis, la découverte de huit corps aux alentours de ranchs appartenant aux narcotrafiquants éclaire les liens entre les homicides et la mafia. Elle-même liée au pouvoir local, aux autorités policières et aux plus hautes sphères du pouvoir. A mesure que le lecteur progresse, les liens entre la politique, la police, le crime organisé et les institutions judiciaires deviennent évidents. Intégrés politiquement, les narcotrafiquants sont protégés institutionnellement, récupérés économiquement et légitimés socialement. Un réseau de complicités se trouve ainsi au cœur de la question où « tous tirent les avantages de secrets partagés ».

Ecrivain et journaliste mexicain, auteur, entre autres, de La Noche oculta, El Momento preciso et Luna, Luna, Sergio González Rodríguez, conseiller éditorial et chroniqueur pour les quotidiens La Jornada et La Reforma de Mexico, livre avec Des os dans le désert un témoignage littéraire. Son livre est un récit froid en hommage aux victimes, un travail risqué – l’auteur fur victime d’un attentat en 1999 – d’autant plus précieux et nécessaire que le silence et l’indifférence des autorités et de la société font de Ciudad Juárez un lieu où « la femme est un être qu’on peut frapper et violer à loisir ».

Paola Ramírez Orozco-Souël

(1) Les snuff movies (ou snuff films) sont des films courts qui mettent en scène un meurtre (supposé) réel, parfois précédé de pornographie avec viols de femmes ou d’enfants.

LE DEVOIR (Québec)

Samedi 20 octobre 2007

L’usine à cadavres

C’est un livre qui nous emmène loin. Quelque part entre le marquis de Sade et Le Silence des agneaux. Trop loin. Je n’en suis pas encore revenu.

Je suis passé sur ce pont en 1984. Entre El Paso aux États-Unis et Ciudad Juarès au Mexique, un fleuve d’autos et de camions sur le Rio Grande, dans l’air brûlant et un brouillard de gaz d’échappement. Un des points frontaliers les plus fréquentés de la planète, avec celui de Tijuana, plus à l’ouest, mais sans le caractère touristique tordu de ce dernier, sans collégiens américains en goguette. À Juarez, il n’y a que le désert, avec, au milieu, une concentration humaine de plus d’un million d’habitants, dont plusieurs espèces de vautours. Et les fameuses maquiladoras... Avant l’actuel boom asiatique, Ciudad Juarès s’est imposée, vers le milieu des années 80, comme un des chefs-lieux mondiaux de la délocalisation. Un paradis de la sous-traitance, comme, aussi, le centre nerveux d’une économie occulte bien caractéristique de la nouvelle réalité mexicaine et que certains esprits cyniques, ou tout simplement lucides, désignent sous le nom d’« industrie du narco-kidnapping ». Le cartel de Juarez, ça vous dit quelque chose ? En plus de représenter une destination de choix pour les foules migrantes chassées vers le Nord par la misère galopante, et pour les coyotes de toutes engeances, la Ciudad Juarez de l’an 2000, cette cité à cheval entre deux millénaires et deux civilisations, là où le rêve américain touche au mirage déshumanisé, c’est aussi, c’est surtout cela : le paradis des paradis artificiels...

En plus des déchets normaux produits par la société de consommation, au début des années 90, cette tapageuse prospérité délocalisée de la frontière se mit à générer des résidus d’un type plus inquiétant : des corps de femmes. Ces femmes étaient habituellement jeunes, voire pré-adolescentes. On les découvrait près des décharges publiques ou dans des canaux d’irrigation, le long de routes menant à des ranches et des usines, s’enfonçant dans le désert, nulle part. Entre le vide et l’horreur du vide. Elles avaient en général été étranglées ou avaient eu la nuque brisée. Mutilées assez souvent. Toujours, elles avaient été violées, l’expression « viol anal et vaginal » faisant figure de sinistre leitmotiv dans les dossiers de la police.

Au fil des semaines, des mois et des ans, le décompte de ces découvertes macabres ne cessait de grandir (un rapport d’Amnesty International publié en 2003 fait état de 370 « homicides avec violence » et de 400 disparitions). Les détails de la scène du crime semblaient parfois trahir un modus operandi. Ainsi, un certain nombre de filles avaient été retrouvées ligotées avec les lacets de leurs chaussures, lesquelles étaient posées bien en évidence à côté du cadavre. À plusieurs reprises, on s’aperçut qu’une mèche de cheveux avait été prélevée sur la victime, en une apparente et horrible parodie de la technique bien connue consistant à prélever, en guise de trophée, le scalp de l’ennemi. Très souvent, les jeunes femmes, avant de se voir transformées en cette abjecte chair à pâtée sexuelle, avaient travaillé dans les maquiladoras.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les Éditions Passage du Nord/Ouest ne font pas dans la facilité. La plus haute exigence semble au contraire caractériser les rapports de ces gens avec des lecteurs que je devine peu nombreux, et choyés, sinon même choisis. Cette maison qui a pignon sur rue à Albi nous avait déjà offert, il y a un an, l’impressionnant Mantra, tentative romanesque éclatée de donner forme au chaos mégapolitain du volcan mexicain. Le printemps dernier, on récidivait avec la Méditation de Juan Benet, livre mythique, 381 pages sans alinéa qui ont tout d’un roman proustien écrit sur la benzédrine par Jack Kerouac. À quand un palmarès des worst-sellers, pour reprendre l’expression utilisée dans la présentation de ce livre ? Ce serait une idée. Des os dans le désert de Sergio González Rodríguez est de la même encre. C’est un livre de prime abord aride, d’une lecture ultimement passionnante, mais bien plus : absolument nécessaire.

De « l’affaire des meurtres de femmes de Juarez » telle que nous l’a fait connaître une certaine actualité internationale, et à côté de laquelle cet autre féminicide que fut le drame de Poly, pardonnez-moi, fait presque figure de mauvaise plaisanterie due à une poussée d’acné, ne subsistait dans ma mémoire que le contenu schématique des dépêches des grandes agences de presse. Quelques lignes pour tant de vies broyées : des meurtres en série élisant pour victimes des femmes fragilisées par un emploi précaire et un environnement à la fois festif et sauvage, désertique au sens propre. Les autorités, crûmes-nous comprendre, avaient fini par conclure à des actes commis par des assassins presque aussi nombreux, et aux mobiles presque aussi variés, que le nombre de cadavres retrouvés. D’autant plus qu’on avait déjà, pour calmer la grogne populaire, offert un émule de Hannibal Lecter en pâture au public : l’Égyptien Sharif Sharif, bouc émissaire idéal au passé trouble. Heureusement, face aux dénis officiels et à la complexité des intérêts en jeu, il y a la littérature, sa lutte contre le « chaos de l’information » et « l’amnésie générale », qui remet en question les faits et les versions et fait advenir l’histoire dont elle assure en quelque sorte la libre circulation.

Dans quelques centaines de mots, cette chronique va se terminer et je n’aurai eu ni le temps ni surtout l’envie et le courage d’entrer dans le détail des féminicides de Ciudad Juarez, ce qui fait très bien mon affaire. Mais la seule idée que des prédateurs humains puissent infliger un tel sort à d’autres, ce sont des plans pour vous dégoûter du sexe à tout jamais et vous faire renier pour de bon ces animaux qui sont vos semblables. Les grands-prêtres de la drogue et du plaisir que décrit l’auteur ne sont pas si éloignés de leurs ancêtres bâtisseurs de pyramides et arracheurs de coeurs à vif. Pouvoir de l’argent sale et corruption politique sont les mamelles de ce train de vie de satrape qui réunit policiers et bandits se protégeant les uns les autres autour de l’autel sur lequel de jeunes vierges sont immolées. Ils sont les Caligula de ce temps. On est en plein délire pasolinien où sadisme et fascisme sont les deux faces de la médaille qui procure l’impunité aux étrangleurs. Je savais déjà que certains corps policiers rivaux se tiraient dessus dans les rues de Mexico, et, depuis la sinistre saga de Salinas de Gortari et frères, que l’État mexicain était gangrené jusqu’au sommet de la pyramide. Mais Sergio González Rodríguez nous emmène encore plus loin, dans les coulisses de l’ALENA et de négociations parallèles moins avouables par lesquelles toute une classe politique va s’enrichir en livrant le territoire national aux cartels colombiens et aux capos mexicains.

Quand vous reniflerez une ligne de coke dans votre salon, pensez aux monstres que vous enrichissez et à leur économie du tout-à-l’égout érotique, à ces femmes utilisées, torturées et tuées, puis abandonnées aux ordures. Ce que nous fait ce livre est terrible. On est presque obligé de conclure à l’existence du Mal.

Louis Hamelin

MARSEILLE HEBDO Le coup de coeur de Pascal Jordana

Mercredi 17 octobre 2007

Des os dans le désert

Plus de 500 femmes assassinées autant de disparues : c’est l’accablant recensement (hélas provisoire) qui symbolise la ville la ville frontière Ciudad Juarez, quatrième ville du Mexique. Avec ses 1,5 million d’habitants, la plupart employés à bas prix par les maquiladoras (ces peu scrupuleuses usines d’assemblage aux mains de multinationales), c’est un passage clef pour les migrants et la drogue. Zone d’impunité et d’extrême violence, c’est un Éden pour ceux qui ont le pouvoir et l’argent, une terre de peines pour les autres. Et pour une femme jeune, la menace d’une mort horrible. Sergio Gonzalez ébranlé par ces meurtres cherche à comprendre. Il pense d’abord réaliser une enquête journalistique, et ce livre est le fruit d’une énorme documentation, qui n’épargne aucune piste ni suspect, aucun détail juridique. Mais en choisissant de raconter et non « d’informer », l’auteur met en perspective la réalité pour désigner les coupables bien mieux qu’en apportant d’hypothétiques preuves. Dans la lignée d’œuvres comme De sang-froid de Truman Capote, Des os dans le désert redonne nom et dignité à chacune des victimes. La force de son style dense, respectueux, implacable, en fait un grand livre, incontestablement.

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