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Mêlée écossaise, Alasdair Gray, James Kelman et consorts dans le Magazine littéraire, février 2008



Mêlée écossaise

John Burnside, Irvine Welsh, Alasdair Gray, Ron Butlin… Les romanciers écossais sont à l’honneur cet hiver. Au-delà de la différence des styles et des générations, ces écrivains font preuve d’un même engagement.

Six livres, sept écrivains, trois décennies de littérature : l’Écosse serait-elle l’invitée d’honneur de cette rentrée d’hiver ? Des patriarches aux nouveaux venus, c’est tout le spectre de la littérature écossaise contemporaine qui débarque en librairie – l’occasion d’apprécier sa richesse, mais aussi son unité. Évidemment, les romanciers traduits n’ont à première vue pas grand-chose en commun : ils appartiennent à des générations différentes (Alasdair Gray, né en 1934, pourrait être le père de Mark McNay, né en 1965), n’ont pas les mêmes inclinations (Gray est peintre, Burnside poète, Butlin fut parolier pour un groupe pop) et possèdent des styles très disparates (qu’on compare le classicisme de Burnside à l’énergie d’Irvine Welsh). Pourtant, tous sont les héritiers de la « seconde renaissance culturelle », ce bouillonnement qui a secoué les années 1970 et poussé les écrivains à s’emparer de sujets nouveaux – la politique, le social, les problèmes des couches populaires. Alors que les auteurs de la « première » renaissance, dans les années 1930, se passionnaient pour la vie rurale et les traditions gaéliques, les nouveaux romanciers écossais – Alasdair Gray, James Kelman, Liz Lochhead ou Tom Leonard –préfèrent donner la parole aux travailleurs manuels et aux clochards, dans la veine du réalisme social ouverte par Lewis Grassic Gibbon et Edwin Muir. Réunis dans un groupe informel connu sous le nom d’ « école de Glasgow » (où l’on trouve aussi des peintres comme Ken Currie ou Peter Howson), ces auteurs engagés à Gauche (et qui n’hésitent pas à payer de leur personne pour le faire savoir : Owens fut syndicaliste dans son usine d’horlogerie, Kelman a animé un groupe de défense des victimes de l’amiante et Gray s’est impliqué au côté des mineurs durant les grèves de 1984) vont remodeler le paysage littéraire écossais en profondeur, influençant durablement les générations suivantes. Cette conscience politique imprègne évidemment les nouvelles d’Histoires maigres, un recueil publié en 1985 par Alasdair Gray, James Kelman et Agnes Owens. Le titre (Lean Tales, lean signifiant maigre, sans graisse) renvoie à la fois à un parti pris esthétique – raconter la vie populaire sans fioritures – et à un clin d’œil patriotique – l’Écosse, dure et rocailleuse, est une terre « maigre » par rapport à l’Angleterre. On retrouve dans les histoires de Kelman le monde violent et l’écriture orale de ses romans ; ses personnages désespérés, chômeurs ou titulaires de boulots minables, décrivent leur vie dans une langue râpeuse, au plus proche de la vérité (les critiques anglais lui ont souvent reproché son emploi généreux du mot fuck). Plus mesurée, Agnes Owens aborde les mêmes sujets mais sur un ton placide et volontiers humoristique, qui n’hésite pas à verser dans l’absurde ou à frôler le fantastique. Quant à Alasdair Gray, il préfère comme toujours les voies de l’imagination à celles du réalisme : ses nouvelles explorent le thème de la création littéraire et manient avec virtuosité les références et les allusions intertextuelles, faisant de lui un cousin écossais de Joyce et Flann O’Brien. Très réussies, elles plairont à tous ceux qu’avait fasciné son chef-d’œuvre, Lanark, et s’imposent comme les meilleurs de ce beau recueil. Aujourd’hui encore, c’est dans le sillon ouvert par l’école de Glasgow que marche la jeune génération écossaise. Son plus célèbre représentant, Irvine Welsh, avait déjà repris la tradition sociale de ses aînés dans Trainspotting, premier roman coup de poing qui racontait la vie d’une bande de jeunes chômeurs d’Édimbourg perdus dans la toxicomanie : les inconditionnels de ce livre-culte retrouveront ses quatre héros dans Porno, une suite sympathique, mais dispensable. Pour mesurer le talent de Welsh, on se tournera plutôt vers Recettes intimes de grands chefs, une excellente comédie qui emprunte ses ressorts à la fable fantastique. Les deux héros, Danny Skinner et Brian Kibby, la vingtaine, travaillent à la mairie d’Édimbourg. Le premier, un fêtard obsédé par le sexe et la bouteille, déteste le second, un jeune homme complexé qui se passionne pour les jeux vidéo. Sa haine pour lui atteint un niveau tel qu’elle se change en sortilège : un beau jour, le sage Kibby se met à pâtir des excès de son collègue, tandis que celui-ci s’en trouve magiquement immunisé. Quand Skinner boit, c’est Kibby qui a la gueule de bois ; quand Skinner se bagarre, c’est Kibby qui a des bleus ; et quand Skinner découvre l’homosexualité, c’est Kibby qui perd sa virginité. Comme dans le Portrait de Dorian Gray, le pauvre Kibby devient le reflet de la vie dissolue de son collègue, « un miroir, la carte géographique de sa propre mortalité ». À travers cette histoire habilement développée (en dépit de quelques longueurs et d’un dénouement attendu), Welsh continue d’ausculter les aspirations de la jeunesse populaire d’Édimbourg et, sans abandonner le style rock’n’roll qui a fait sa renommée, parvient à se renouveler d’une manière très convaincante. Plus discret que son flamboyant cadet, Ron Butlin, né lui aussi à Édimbourg, s’est fait connaître par plusieurs romans dont le plus célèbre, Le Son de ma voix, est considéré par Welsh comme la fiction écossaise la plus sous-estimée des dernières années. Appartenance, son nouveau livre, ne tient hélas pas les promesses du précédent, Visites de nuit : on peine à s’intéresser aux pérégrinations de son narrateur à travers l’Europe, comme si ce road-movie désillusionné sur la vie en marge de la société glissait sur son sujet sans vraiment le traiter. Mark McNay, lui, cultive sans complexe l’héritage de James Kelman : Un jour sans, son premier roman, raconte dans un style oral et décharné les mésaventures d’un Écossais à qui son frère, petite frappe récemment sortie de prison, réclame les mille livres qu’il lui avait prêtées avant d’y entrer – quitte à employer la force. Outre sa description saisissante de la vie monotone des ouvriers de Glasgow (l’usine, le pub, le bookmaker et le frigo vide), cet honnête roman social possède une sorte de drôlerie qui compense sa gravité et lui donne un véritable charme. Le plus talentueux romancier de cette fournée écossaise est néanmoins John Burnside. Plus académique que ses confrères (ses faits d’armes comme poète y sont peut-être pour quelque chose), il donne avec Les Empreintes du diable le plus abouti de ses romans et, sans doute, l’un des plus beaux livres de cette rentrée. L’intrigue se déroule à Coldhaven, une bourgade de pêcheurs de la côte Est. Persuadée que son mari est le diable incarné, une jeune femme, Moira Birnie, vient de s’y suicider, emportant deux de ses trois enfants dans la mort. Des années plus tôt, son frère Malcolm s’était noyé dans un chaufour abandonné non loin du village. Le narrateur, Michael, est doublement lié aux Birnie : il sait la vérité sur la mort de Malcolm, et se demande si l’adolescente laissée en vie par Moira n’est pas sa fille. D plus en plus solitaire, il commence à rôder autour de la jeune Hazel, tel un Humbert Humbert désorienté… Avec une grande maîtrise, Burnside entrelace les histoires (la quête de Michael, ses souvenirs coupables, l’intégration de ses parents dans la communauté de Coldhaven) et, par ses recours aux ressorts du conte et aux folklores locaux, confère à son univers une dimension quasi mythologique. Avec son style classique et limpide, ce magnifique roman sur la culpabilité, l’ennui, les communautés humaines et le secret (et, aussi, les mystères de l’attirance sexuelle) est l’un des plus marquants que la littérature britannique nous ait envoyés depuis quelques temps – une sorte de classique instantané, comme on n’en lit pas si souvent.

Bernard Quiriny

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