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Jacob le Mutant
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Jacob le Mutant

Mario Bellatin

Éditeur : Passage du Nord-Ouest

Prix : 12 euros
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Jacob le Mutant--Mario Bellatin

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La Frontière est l’une des œuvres les moins connues de Joseph Roth (1894-1939), écrivain autrichien né de parents juifs aux confins orientaux de l’Empire austro-hongrois, dans cette province où se mêlaient les populations allemande, juive, polonaise et ukrainienne que l’on appelait la Galicie.

Nous ne disposons que de rares fragments de ce texte et encore moins de tentatives de traduction. Seules des revues spécialisées, à Paris et à Los Angeles, en ont proposé de courts extraits. À Francfort, dans les archives des éditions Strœmfeld, se trouve une version que l’on suppose complète et les éditions Kieperheuer & Witsh en ont fait un tirage encore aujourd’hui contesté. Cette parution est elle aussi épuisée.

Mario Bellatin, dans Jacob le mutant, se propose d’explorer les vicissitudes de ce manuscrit et de son auteur sous la forme d’un roman sur un autre roman. Que raconte La Frontière ? L’histoire du patron d’une taverne perdue aux fins fonds de la Galicie, Jacob Pliniak. Jacob est aussi le rabin orthodoxe de sa communauté, un rabin qui utilise son commerce installé sur la frontière entre la Galicie et la Russie comme lieu de transit et d’évasion pour les juifs fuyant les pogroms russes. Mais à mesure que la narration se déroule, se dessine une seconde identité de Pliniak, celle d’une créature sujette à des métamorphoses, victime des délires alcooliques de son maître Joseph Roth. Personnage à multiples facettes surgi des divagations théologiques et cabalistiques de son créateur, Pliniak va très vite se révéler comme le double de Roth mais celui qui saura s’évader, rejoindre les USA quand il en est encore temps. Roth, quant à lui, devenu chizophrène, alcoolique, physiquement anéanti, mourra en 1939 à l’hôpital Necker de Paris avant que l’armée nazie n’envahisse l’Europe occidentale. La Frontière, présenté comme le testament de Roth, est bien évidemment une métaphore de cette frontière, ténue, entre fiction et réalité et qui se dissout toujours plus au fil de la création de Bellatin. Jacob le mutant est sans aucun doute le texte le plus sensible de Bellatin sur la position de l’écrivain, sa solitude, dans notre société.

À propos de Mario Bellatin

…/… D’où sort donc le subtil et talentueux Mario Bellatin ? Voilà un homme qui aime décidément trop traficoter la biographie des autres pour ne pas jouer un peu avec la sienne : son éditeur précise expressément qu’« il l’invente au gré des interviews et des rencontres », ce qui oblige à prendre les quelques informations disponibles avec précaution. Ses dates et lieu de naissance sont à peu près avérés : Mexico, 1960. Ça se gâte dès qu’on aborde le chapitre des études : on sait qu’il a étudié à l’Université de Lima, au Pérou, mais on ne sait pas exactement quoi (les sciences de la communication selon les uns, la théologie selon les autres) ; c’est en tout cas au Pérou qu’a été publié son premier livre, Las Mujeres De Sal, au début des années 1980. En 1987, il s’envole pour La Havane et y suit les cours de l’École internationale du cinéma latino-américain avec l’intention de devenir metteur en scène ou scénariste ; il rentre finalement au Mexique pour y poursuivre sa carrière littéraire, publiant de nombreux textes dont Salon de beauté (1996), un court roman traduit en français chez Stock et sélectionné à l’époque pour le prix Médicis étranger. On imagine qu’en fouillant dans sa bibliothèque, on trouverait l’œuvre complète de Kafka, celle de Gogol, la plupart des contes de Borges, les livres de Juan Rulfo et de Julio Cortázar et, last but not least, une sélection pointue de nouvelles, poèmes et romans japonais. C’est en effet avec l’esthétique japonaise en général et la littérature nippone en particulier qu’il semble avoir le plus de points communs : goût pour la forme brève, à la limite du haïku parfois, économie de moyens revendiquée, sobriété (voire minimalisme) du style, humour faussement naïf et souci du détail font de lui un héritier possible de Kawabata ou de Tanizaki, lequel fait d’ailleurs une rapide apparition dans le livre (« ce romancier devint le seul artiste dont Nagaoka Shiki eût fait la connaissance au cours de sa vie », confie Bellatin avec un semblant d’amertume).

Extrait de Chronic’art # 19 (avril-mai 2005), article de Bernard Quiriny.

Traduit de l’Espagnol (Mexique), par André Gabastou et Gabriel Iaculli.


ISBN : 2-914834-23-3, 96 pages, format 14 x 19 cm.

DANS LA PRESSE

LIBÉRATION, jeudi 30 novembre 2006

Comment ça s’écrit par Mathieu Lindon

PERDRE SON BELLATIN Tous les textes traduits de Mario Bellatin sont d’une bizarrerie minutieuse, érudite et élaborée, mais aucun n’est aussi bizarre que les deux réunis dans ce volume. On dirait que le Mexicain né en 1960 a comme ambition de décourager tout compte rendu à force de perdre son lecteur et de l’entraîner dans des interprétations indémêlables. L’auteur de Salon de beauté (Stock), Flore, Shiki Nagaoka : un nez de fiction et Le Jardin de la dame Murakami (Passage du Nord/Ouest, voir Libération du 4 mars 2004 et du 28 avril 2005) imagine dans Jacob le mutant que Joseph Roth, l’Autrichien réel auteur de La Marche de Radetsky, a laissé un roman inédit, La Frontière, dont il y aurait deux versions conservées, chacune lacunaire. Le titre vient de ce que Jacob Pliniak, le héros de cette Frontière à laquelle Roth n’aurait travaillé que lorsqu’il était fin saoul, commence par être un rabbin tenant une taverne entre l’Autriche-Hongrie et la Russie qui se trouve être une couverture pour permettre à des juifs de fuir les pogroms, et finit comme une vieille femme, Rosa Plinianson, qui combat la danse mais en ouvre cependant une académie aux Etats-Unis. « À la surprise de tous, Rosa Plinianson créa, du jour au lendemain, sa propre académie de danse. Cette contradiction apparente, peut-être une erreur d’écriture de Joseph Roth, découle probablement de l’impossibilité de trouver le texte intégral de la Frontière. Dans les carnets de la chercheuse anglaise qui tint compagnie à l’auteur durant ses derniers jours, on trouve des annotations dans lesquelles Joseph Roth évoque certains aspects inconnus de nous de Miss Rosa Plinianson. Il affirme, entre autres, qu’elle créa une académie de danse par erreur. C’était le contraire que la vieille dame cherchait à faire : libérer la ville du fléau de la danse. Elle ne remarqua pas que, ce faisant, elle créait sa propre académie. Les annotations signalent que Miss Rosa Plinianson voulait mener à terme une série de séances permettant la construction d’un golem, figure archétypale de la tradition juive capable d’enrayer l’invasion subie par la ville. Mais, tant que les pages originales de Joseph Roth seront perdues, on ne pourra pas faire grand-chose pour connaître la vérité des faits. » Sur chaque page de droite du texte (qui fait moins de quarante pages), apparaît une petite photo rectangulaire en noir et blanc d’un paysage plus ou moins désolé. Chiens héros, le deuxième texte du recueil (à peu près de la même taille que le premier) s’achève sur le chapitre « Installation », exclusivement composé de photos en couleurs de cages et d’un paralytique qui pourrait être le héros, et se présente en sous-titre comme un « Traité sur l’avenir de l’Amérique latine tel que l’exposent un homme immobile et ses trente bergers malinois ». Le premier paragraphe du texte est : « Près de l’aéroport de la ville vit un homme qui, en sus d’être immobile – en d’autres termes incapable de se mouvoir –, est considéré comme l’un des meilleurs dresseurs de bergers belges malinois de tout le pays. IL vit sous le même toit que sa mère, sa sœur, son infirmier-dresseur et trente malinois dressés pour tuer le premier venu d’une seule morsure à la jugulaire. On ne sait pourquoi, quand ils entrent dans la pièce où cet homme passe ses journées reclus, certains visiteurs perçoivent une atmosphère qui n’est pas étrangère à l’idée de ce pourrait être l’avenir de l’Amérique latine. Cet homme dit souvent, avec sa façon de parler presque incompréhensible, qu’être condamné à l’immobilité ne veut pas dire que l’on soit un débile mental. » L’avenir d’un sous-continent apparaît encore dans le texte, comme une sorte d’interprétation nécessaire mais sans précision supplémentaire, un des mystères de l’intrigue étant la propension de la mère et de la sœur à classer dans le noir des sacs plastique vides, parfois avec l’aide de l’infirmier-dresseur abandonnant pour l’occasion son client principal. Règne dans tout le texte, comme dans le précédent, une violence considérable mais pas dénuée d’humour. On ne peut rien assurer. Mais on peut prétendre que le sujet de ces deux textes est l’énigme littéraire elle-même, par quels miracles les livres sont écrits précisément ainsi par l’auteur et compris si précisément ou si vaguement par le lecteur. Mario Bellatin a déjà publié deux romans japonais où il poussait le genre à son terme, semblant estimer injuste qu’un Mexicain ne puisse habituellement pas se saisir de ce qui est réservé aux Nippons. C’est comme s’il cherchait les limites de la littérature et de ses interprétations, non d’une manière théorique et assurée, mais par l’imaginative fantaisie de son travail, à l’aide de l’indécision et de l’instabilité, en déconcertant ses lecteurs. L’ignorance et l’incertitude peuvent, selon cette stratégie, muter en instruments de connaissance. Comme il est écrit dans Jacob le mutant à propos de la volonté de Joseph Roth : « On ne sait pas d’où provint l’idée d’utiliser la danse comme cadre narratif capable de transmettre la partie centrale du livre. » Cela n’empêche pas de la développer.

LA QUINZAINE LITTÉRAIRE, N° 935 du 1er au 15 décembre 2006

UN GOLEM MEXICAIN

Curieusement, loin du Mexique profond et funèbre d’un Rulfo, nous voyons aujourd’hui fleurir ces écrivains qui, d’Ignacio Padilla (Amphitryon) plongeant dans la tragédie juive – comme l’avait fait auparavant José Emilio (Tu mourras ailleurs) – à Jorge Volpi (À la recherche de Klingsor) et ses acolytes du groupe du « Crack », tournent résolument le dos aux traditions indigènes et regardent vers l’Europe – dont ils se réclament aussi.

Mario Bellatin, nouveau venu dans la cour des grands, a produit de petits livres précieux et déroutants, éclairés du Soleil Levant : Le Jardin de la dame Murakami ou Shiki Nagaoka, d’une délicatesse et d’un raffinement japonais inouïs. Et puis ce petit dernier, Jacob le mutant, d’une part, et Chiens Héros, de l’autre, deux récits bien dérangeants. Jacob Pliniak est un personnage prétendument issu de l’univers romanesque de l’écrivain autrichien Joseph Roth, l’auteur de la fameuse Marche de Radetzky et du Poids de la grâce. Ce Jacob tient une taverne à « La Frontière » – titre supposé d’une œuvre de Roth qui aurait disparu et dont il ne resterait que deux versions, quelque part à Francfort, sans qu’on sache pourquoi elle n’a jamais été publiée.

SOUS LE SIGNE DE JOSEPH ROTH

L’auteur entreprend donc la quête d’un livre inexistant et nous sert quelques éléments qui sont comme des fenêtres ouvertes sur une histoire à laquelle nous n’avons jamais accès. Jacob est tavernier, mais aussi rabbin ; il enseigne le Talmud Thora aux enfants du cru, tout en picolant allègrement – et l’on sait que Joseph Roth sombra dans l’alcoolisme, notamment pendant son exil à Paris juste avant l’Anschluss.Jacob, en fait, profondément juif comme son prénom l’indique – car Jacob, ne l’oublions pas, après son fameux « combat avec l’Ange », est appelé Israël et personnifie le peuple issu des douze tribus –, met à profit sa position stratégique en marge des États et son métier de tavernier pour sauver ses pauvres frères victimes des progroms : c’est un passeur de juifs. À partir de là, l’auteur, qui se veut le scribe collatéral de Roth, en a dit assez et passe à autre chose.

LA MYSTIQUE JUIVE La mystique juive lui offre divers mythes, du Dibbouk au Golem.Ce Jacob qui, à l’instar d’un Kafka, est maniaque d’ablutions, se trempe un beau jour dans le lac glacé et en ressort transformé en la fille de sa femme, sauf qu’il entre dans le corps de celle-ci après son exil aux États-Unis : Jacob est devenu une Rosa octogénaire, qui ouvre frénétiquement des académies de danse et s’efforce de fabriquer, à partir de la boue et du souffle, le fameux Golem de rabbi Löw de Prague… En a-t-on dit assez ? Dans Chiens Héros, le dresseur de chiens d’attaque est un « homme immobile », dans sa chaise roulante, et bien entendu muet : sa gorge émet des gargouillis ou des ondes et cela suffit au chien pour dresser l’oreille et montrer les crocs. Et l’on en reste là, sur le « curieux sourire imperturbable » du gisant. Avec une stupéfiante économie de moyens romanesques, Mario Bellatin invente sous nos yeux le roman qui n’existe pas, ce fameux livre sur rien dont parlait Flaubert, campant des décors et lançant des phrases qui mettent en appétit : Lecteur, toi qui disposes maintenant du vestiaire et des mots nécessaires, c’est à toi de bâtir ce livre que l’auteur s’est contenté de faufiler. Par un tour de force d’une singulière originalité, ce jeune auteur mexicain dont on ignore presque tout et qui trempe sa plume dans l’Orient extrême en traçant ses idéogrammes étiques sur papier Japon, nous invite à un voyage qui n’est pas sans rappeler la route de la Soie chère à Baricco, les péripéties en moins. L’art de Bellatin, s’il faut en dire un mot, tient dans cette énigmatique profession de foi : « Un texte doit être hors de toute catégorie. C’est précisément là que réside sa grâce. » Autrement dit son charme. Albert Bensoussan

Mario Bellatin Jacob le mutant & Chiens Héros Trad. De l’espagnol (Mexique) par André Gabastou et Gabriel Iaculli Passage du Nord-Ouest, 80 p., 12€

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