



Le Moyen de parvenir a été publié sans nom d’auteur, sans lieu ni date. Après maintes polémiques, il paraît assuré que les éditions les plus anciennes que l’on possède datent des premières années du XVIIe siècle, aux environs de 1616 chez la Veuve Guillemot, à Paris, et que l’auteur en est bien François Béroalde de Verville, de son vrai nom François Brouard. Fils d’un théologien protestant, condisciple d’Agrippa d’Aubigné et de Pierre de L’Estoile, il fut un auteur prolixe et multiforme. Traducteur (Le songe de Poliphile...), poète, romancier, il ne cessa de participer aux mouvements de pensée qui agitèrent son temps. Né en 1556, il vécut à Genève, puis revint à Paris sous la Ligue et se convertit au catholicisme. Il devint chanoine de Saint-Gatien à Tours, mais ses goûts le portaient plus sûrement vers l’hermétisme et la recherche du grand Œuvre. Ce qui domine les rares témoignages que nous possédons de lui est, avec sa passion folle pour les mots, son goût des plaisirs véritables. Voici comment Guillaume Colletet l’évoque dans son Histoire manuscrite des poètes français :
« Béroalde mena toujours une vie aussi débordée et aussi libertine que pas un auteur de son siècle, qui a été peut-être l’un des plus abandonnés du monde, et qui permettait presque de tout dire et de tout faire... Il aimait les bons mots que l’on appelle mots de gueule, jusques au point que pour en apprendre de nouveaux tous les jours, il ne feignait point de fréquenter les brelans [bordels] et les tavernes avec toutes sortes de personnes, pour rustiques et pour abjectes qu’elles fussent... ».
Cette passion des mots sous toutes leurs formes (patois, argot, mots de métier...) se retrouve partout dans le Moyen de Parvenir. On ne connaît pas la date de sa mort, mais Colletet, encore lui, témoigne qu’il mourut ignominieusement en abjurant la foi catholique pour revenir à la religion réformée de son enfance, quoique les excès du maître de Genève ne lui inspirassent que du dégoût.
« L’on voit ici la bêtise des grands de ce temps, la sottise des habiles gens, l’impudence des doctes, le désordre de moines, l’envie des chanoines, la fausse science des docteurs, les usures des huguenots, les piperies des papistes et tout autre contradiction qui fait naître ces beaux commentaires. »
Voici un beau programme, et l’on comprend à ce compte que l’auteur n’ait pas voulu faire paraître son nom. Même si la régence de Marie de Médicis fut douce aux satiristes, la violence des attaques tous azimuts, de la part d’un chanoine qui plus est, aurait pu avoir des conséquences dangereuses. Car ce ne sont pas seulement les hommes que le texte attaque, ce sont aussi les dogmes, et les croyances, toutes les croyances en la vérité, en l’existence d’une vérité quelconque en dehors de celles-ci : « Malheureux sont ceux qui se donnent de la peine pour avoir du bruit d’être... » ; « Je me suis tant amusé à vos fadaises de sagesse quand j’étais jeune que j’ai laissé passer les oiseaux... » ; « Je ne cuidais [croyais] pas que ce qu’il y a mille ans, qui est passé et anéanti soit plus vieux que ce qui passe tous les jours et qui va dans le sac de vieillesse, dans l’écrin de l’oubli... » ; « Il ne faut dire les secrets de peur qu’étant publiés on n’en reconnaisse la vanité. » ; « Nul n’est bon, et n’y a personne bonne que celle qui se faisant du bien en fait à une autre. »
Voici pour un premier aspect du Moyen de Parvenir, son côté « morale par provision » en tant de bêtise et de guerre, autant dire valable pour tous les temps, contre tous ceux qui se « tuent le cœur et le corps à charrier les âmes vers la mélancolie. »
Mais encore, Le Moyen de parvenir, qu’est-ce ?
Tout simplement un des plus grands romans de la littérature française, un de ces textes dont on retrouve l’ombre partout où il y a du génie en fusion, le texte fondateur d’une littérature en interrogation constante sur sa propre forme.
Son influence se retrouve chez Sterne qui en cite des passages dans son Tristram Shandy, chez Diderot et son jeu avec les instances de narration, qui lit qui écrit ? Les romantiques s’en empareront (Gautier, Nodier qui lui vouera un véritable culte, Nerval), Baudelaire le cite dans Du vin et du Hachisch, Jarry le revendique comme un pataphysicien précurseur. Plus proche de nous, les surréalistes, les oulipiens. Mais cessons cette énumération. Pourquoi alors le lit-on si peu ?
Le texte a longtemps souffert de sa réputation sulfureuse et a connu l’enfer des bibliothèques. Et il est vrai qu’il est traversé tout du long par des passages d’une rare obscénité, d’une violence scatologique sans égale dans notre littérature, Rabelais y compris. Il reste un objet impossible à cerner, à la fois follement audacieux littérairement, par sa mise en abîme constante, son attention à tout ce que le langage comporte d’erratique (lapsus, amphibologies, jeux de mots...), mais aussi plein de la sagesse des humbles, bourré d’anecdotes de pochetrons, de contes salaces, mais encore des nuances de pensée les plus subtiles, le tout constituant un salmigondis qui est l’essence même de l’insupportable esthétique baroque, selon le bon goût français.
Que se passe-t-il dans le Moyen de Parvenir ?
Ils sont environ quatre cents convives à se retrouver dans un espace que les mots seuls constitueront, dans un temps multiple et incertain, contradictoire, qui utilise dès le début toutes les nuances des calendriers de différentes traditions (judaïque, musulmane, antique, chrétienne). Tout de suite nous savons que cette réalité ne sera composée que de mots et que le narrateur pourra nous conter n’importe quoi, nous devrons le croire, sans possibilité de vérifier. Les convives sont les hommes les plus illustres de l’histoire, les plus grands penseurs, religieux, princes, et Béroalde va prendre un malin plaisir à placer les phrases, les arguments les plus incongrus dans leur bouche. Héritier de Rabelais et de la longue tradition des conteurs français de la renaissance, ce roman bascule très vite de l’autre côté du langage, de la logique qui feint de l’ordonner, vers la déraison la plus dionysiaque. Car ce roman est une véritable machine de guerre contre la logique, et la croyance en l’identité du sujet. Les intervenants sont cernés par les mots, leur nom propre disparaît dans le commun du langage, l’utilisation systématique des lapsus menace leur raison et leur identité, l’inconscient s’immisce sans cesse et risque de troubler les discours très ordonnés des hommes réputés les plus sages de l’histoire. D’où parlent-ils du reste ? D’un lieu situé entre les limbes et le purgatoire, morts et vivants mêlés, d’un non lieu où leurs arguties les plus subtiles deviennent ridicules et sans objet, comme est sans objet la quête de parvenir. Et parvenir à quoi, puisque le secret des secrets c’est qu’il n’y a pas de secret, et que si lui seul permet d’entretenir l’illusion d’une vérité derrière les choses, derrière les mots, il suffit qu’il disparaisse pour que ne restent que les corps, les mots, et leur échange, le plaisir qu’ils sont capables de donner en créant un espace commun. Nulle vérité d’arrière-monde, de « raison de tout », « et si vous ne la rencontrez à votre intention, voici le remède : écrivez-la en un papier tant de fois, la corrigeant et la raccoutrant, qu’elle vous plaise ; et, au soir, à soleil couchant, transcrivez-la ou la faites transcrire en ce livre ; et je vous assure que vous la trouverez au matin, si vous vivez et que vous y regardiez, et que le livre soit encore en votre puissance, et que vous n’ayez perdu la vue ou la mémoire. » Pas de sens ultime auquel parvenir, mais les sens, qui nous sont déjà donnés : « Le bréviaire fait gagner la vie à ceux qui s’en aident ; celui-ci [Le moyen de parvenir] la fait trouver toute gagnée. »
Elle se base sur les deux éditions les plus anciennes que nous connaissions : la première, qui se trouve à la Bibliothèque de Marseille (Rés. 80665), et dont un fac-similé a été édité par André Tournon et Hélène Moreau (Publication Université de Provence, 1984) ; la seconde publiée par Charles Royer en 1896 (Reprint Slatkine, 1970). Nous nous sommes appuyés en outre, surtout pour les notes, sur l’édition de Paul Lacroix (P.L Jacob, bibliophile, Josselin, 1841).
Enfin il existe une mise en Français moderne, effectuée par André Tournon et Hélène Moreau (Publication Université de Provence, 1984).
De toutes ces éditions ne reste plus de disponible que l’édition Slatkine, dans un reprint illisible pour l’honnête lecteur, et au prix rédhibitoire de 110 euros.
Notre volonté, déjà mise en œuvre avec notre première publication, Le Parnasse des poètes satyriques, est de sortir cette littérature de son ghetto, et de la donner à lire dans des éditions belles et abordables.
L’orthographe a été modernisée, et nous avons donné l’équivalent contemporain de certains mots lorsque leur orthographe était suffisamment proche et leur sens exactement identique pour peu qu’il n’y ait pas de jeu de mot ou de sonorité de la part de l’auteur. Nous avons à chaque fois précisé l’orthographe originale en note. Dans le même souci de lecture aisée, que la vivacité du texte exige, nous avons choisi de donner le sens de mots en marge du texte.
Pour la ponctuation, nous ne l’avons changée que lorsque cela était nécessaire pour éclaircir le sens du texte, mais nous aimons cette ponctuation pour sa rareté en points et l’ouverture constante qu’elle propose d’une phrase à l’autre. Enfin nous nous sommes résolus à procéder au découpage des dialogues tel que le lecteur contemporain y est habitué. Dans le texte original, le nom des intervenants flotte à peine en petites capitales dans la masse des mots, disparaissant souvent, sans qu’on sache toujours qui intervient, et s’il y a intervention. Ce travail, nous en avons conscience, s’apparente à une interprétation du texte, alors que Béroalde laisse tout le loisir au lecteur de suivre sa propre lecture. Mais comment faire la part entre les intentions de l’auteur, les contraintes de l’édition de l’époque, et les erreurs d’imprimerie ?
Le texte sera précédé d’un court lexique des mots dont les occurrences sont les plus fréquentes, et suivi d’un dictionnaire des personnages historiques cités ou intervenant dans le texte.
Le moyen de parvenir a été publié en novembre 2002.
ISBN : 2-914834-03-09
Le Moyen de parvenir (1616) Béroalde de Verville
La langue fourchante
Il rédigea des traités d’alchimie et d’institution juridique, entreprit un cycle romanesque, s’essaya encore à la poésie scientifique ou licencieuse - c’était un chanoine curieux, en un temps où de tels esprits s’appliquaient à des sujets divers. Plus surprenant apparaît le témoignage d’un contemporain, selon lequel François Brouard dit Béroalde de Verville fréquentait tavernes et bordels « avec toutes sortes de personnes, pour rustiques et abjectes qu’elles fussent ». Cette précision fait un peu rêver ; il paraît que Béroalde, épris des idiomes, partait ainsi à la recherche de nouveaux mots. Des mots qui semblent nouveaux, on en trouve en pagaille dans Le Moyen de parvenir. Disons qu’il s’agit de propos de table : notre chanoine s’est glissé dans un banquet pour y noter les réparties des attablés. Rien d’exceptionnel à cela, si ce n’est qu’il y a quand même foule (quatre cents convives), et du beau linge : par exemple Socrate, Paracelse, Pétrarque, Quintilien, Ovide. D’autres ont été gagnés par l’obscurité (d’utiles notices permettent d’identifier tel grammairien byzantin), certains restent anonymes, tous devisent dans un improbable espace-temps. « On parla, on mangea, on fit sst, on se tut, on fit du bruit, on protesta, on rit, on bâillat, on entendit, on disputa, on cracha, on moucha » : l’énumération est ici la forme maîtresse. Elle brasse le haut et le bas, mêle divisions scolastiques et contes scatologiques, constitue le dialogue comme un gigantesque coq-à-l’âne... dont le lecteur ressort hébété, convaincu de manquer de savoir et de santé pour gravir alertement pareil ouvrage. Dès les premières pages, Béroalde-le-bonimenteur étourdit d’annonces : son livre constitue un « docte document » qui contient « tout ce que chacun sait, a su, et saura ». Autant en être conscient, et en majuscules : « CE LIVRE EST LE CENTRE DE TOUS LES LIVRES ». On aurait tort d’avoir l’estomac trop délicat. Le titre est ironique, qui prétend rendre compte du monde et enseigner la réussite. En guise de bréviaire pour les ambitieux, l’auteur s’attache à révéler que « nul n’est bon », et qu’il y a personne bonne « que celle qui se faisant du bien en fait à une autre ». Un universitaire parlait à ce propos de « sagesse pantagruélique pour samedi soir » ; à cette formule qui n’est peut-être pas exempte de péjoration, on peut préférer le « scepticisme radieux » qu’évoque Georges Bougueil dans sa préface. Ce scepticisme est habillé d’une prose proprement vertigineuse, « langue fourchante » faite d’innombrables inventions et déviations, lesquelles ne manquèrent pas de donner dans l’œil des romantiques puis des pataphysiciens. « Quelle phrase de parler est ceci ? » s’interroge un orateur de marque : on partage la surprise de Cicéron, à découvrir la « mord » (mélange de merde et de mort) et l’ « interprétoison » (le sexe qui seconde la lecture ?), les « défoncés d’entendement » et leurs « éviers d’éloquence ». Bien sûr, devant tant de « belles paroles » qui « croissent en la gueule », il est permis de crier grâce ; il est aussi loisible de s’arrêter sur certaines phrases inouïes, telles que celles qui ouvrent le repas : afin qu’il n’eût « point de parole perdue et qu’aucun mot ne tombât ou fût égaré ou échappé », on « fit des barrières spirituelles et des gardes-fou intellectuels. Avec cela furent haut et bas tendus des tapis de considération et des linceuls de conversation ».
Gilles Magniont, Le matricule des anges n°43, du 15 mars au 15 mai 2003


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