



Avec déjà six romans, Rodrigo Fresán s’affirme comme le plus doué des jeunes écrivains argentins. Pour preuve, son dernier livre, Mantra, un récit à l’humour féroce qui décortique la capitale mexicaine.
Rodrigo Fresán est né en 1963 à Buenos Aires. Depuis 1984, il est journaliste pour de nombreux médias et écrit sur la gastronomie, la musique, la critique littéraire et le cinéma. Son premier livre, Histoire argentine, un recueil de nouvelles, connut un certain retentissement l’année de sa parution en 1991. Puis il écrit d’autres récits brefs dans Vidas de santos (1993) et Trabajos manuales (1994). Mais c’est avec La Velocidad de las cosas en 1998 et Mantra en 2002 qu’il s’impose comme une figure étonnante de la littérature argentine.
Parmi les nombreux romans qui traitent du Mexique, les meilleurs sont probablement anglais, et certains, nord-américains. D.H. Lawrence a écrit un roman volontaire, Graham Greene un roman moral et Malcolm Lowry un roman total, c’est-à-dire un récit qui plonge dans le chaos et essaie de lui donner un ordre. Peu d’écrivains mexicains contemporains, à l’exception peut-être de Carlos Fuentes et de Fernando del Paso, se sont lancés dans pareille entreprise, comme si un tel effort leur était interdit ou comme si ce que nous appelons le Mexique, qui est à la fois une forêt, un désert et une foule bigarrée sans visage, était un territoire réservé aux seuls étrangers. L’Argentin Rodrigo Fresán remplit cette condition, ainsi que d’autres, pour écrire sur le Mexique. Mantra est un roman kaléidoscopique, marqué par un humour féroce, parfois excessif, écrit avec une prose d’une précision rarissime qui se permet d’osciller entre le document anthropologique et les délires de fin de nuit d’une ville, celle de Mexico, qui se superpose aux autres cités de son sous-sol comme si elle était un serpent s’avalant lui-même.
Roberto Bolano
On peut lire en français L’Homme du bord extérieur (Autrement, 1999) et Esperanto (Gallimard 1999) et Les Jardins de Kensington (2004).
Traduit de l’espagnol (Argentine), par Isabelle Gugnon.
MANTRA DANS LA PRESSE
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE, N° 936 du 16 au 31 décembre 2006
UN MANTRA VOLUMINEUX
Comme chacun sait – ou peut l’apprendre de la première encyclopédie venue – un mantra est une formule incantatoire du Véda, le plus ancien corpus religieux de l’Inde. Elle n’occupe d’ordinaire que trois ou quatre vers et se réduit même parfois à un simple monosyllabe, tel le très fameux OM, dont la simple diction permet d’énoncer la totalité de l’absolu à travers la brièveté la plus extrême.
Et c’est bien ainsi que l’employait Rodrigo Fresan en son premier roman (1), dont le héros s’efforçait d’éloigner les importuns par un humoristique et lapidaire « mantra de chevet » : Personne ne me comprend. Afin sans doute de se faire mieux entendre, il choisit aujourd’hui une tout autre dimension en nous offrant un mantra extraordinairement volumineux. Encore convient-il d’y regarder de plus près car, de même que chez le Bolaño de Détectives sauvages (2), l’abondance est obtenue ici par la somme de petites unités – dans le cas présent deux lignes à sept pages – qui confortent l’assomption de la forme brève en Amérique latine, depuis Borges et Monterroso (auteur d’un célèbre récit brévissime, lequel paradoxalement a fait couler beaucoup d’encre bien qu’il tienne entier en fort peu de mots : « Quand il se réveilla, le dinosaure était toujours là »).
DANS L’ENFER DES ANCIENS AZTÈQUES
Le narrateur de l’énorme mantra fresanien se réveille lui aussi, et en un lieu encore plus inquiétant puisqu’il s’agit de l’enfer des anciens Aztèques, sous le sol de cette ville de Mexico qu’il a désiré connaître avant qu’une tumeur au cerveau ne mette fin à sa vie terrestre. C’est donc un mort qui nous parle et se remémore d’abord son enfance, le paradis perdu que l’auteur avait déjà nostalgiquement évoqué dans Les Jardins de Kensington (3) : « Nous sommes immortels à nos débuts. Nous sommes invincibles […] il n’est pas étonnant qu’en grandissant notre intérêt pour le futur décroisse et que nous nous posions de moins en moins de questions à son sujet car, à l’évidence, nous commençons à comprendre que nous ne ferons jamais partie de lui. » De cette première « planète éphémère » de la vie, cet « Avant » auquel il consacre les cent premières pages de son livre, le narrateur ne retient que quelques faits saillants : « L’étroite amitié prémonitoire qui le lie au collège à un certain Martin Mantra, lequel n’était peut-être que son double puisque – note-t-il – il pensait comme moi et a donc refusé d’apparaître sur la photo de groupe de notre classe de CM2. » La fugace présence des parents, qui permet de situer le lieu et l’époque, ces militants marxistes étant allés accueillir à l’aéroport « le Père de la Patrie tel un dieu descendu du ciel, revenu de l’au-delà au terme d’un long exil », autrement dit le général Peron dont il ne sera plus jamais question par la suite, car l’enfant, par définition, regarde ailleurs. Pour lui les champions de la justice ne sauraient être que les héros de ses bandes dessinés favorites : Superman, Batman, Wonder Woman et autres immortels auprès desquels il trouve refuge et commence à construire la pop-culture qui l’accompagnera jusqu’au terme de sa vie, en cet inextricable syncrétisme de la modernité où Mozart et Proust côtoient Rod Serling, le scénariste de la série télévisée The twilight zone (connue chez nous comme La quatrième dimension), ou bien encore les aventures terrifiantes du monstre japonais Godzilla, le King Kong des temps nouveaux. Au passé immédiat de la fiction, intitulé « Pendant » et qui occupe l’essentiel de l’ourage, notre homme – il l’est devenu désormais – vient de débarquer à Mexico, qu’il découvre sillonnée de gamins qui poussent allègrement devant eux des squelettes miniatures à roulettes comme dans le fameux film d’Eisenstein. C’est le Jour des Morts qu’on fête ainsi, et le voyageur ne pouvait donc tomber plus à propos. Il veut tout voir, car il sait que son temps est compté. Et comme il a les guides touristiques en horreur, il découvre les lieux et les gens au hasard de ses pas et de ses pensées, qu’il range en ordre alphabétique comme pour éluder la continuité désormais vaine d’un journal de bord. On attendait un roman et l’on trouve un abécédaire. L’étrange est que l’on s’y tient, qu’on accepte sa succession thématiquement chaotique et qu’on y décèle finalement, sinon une trame, du moins une sorte de mandala (pour recourir à notre tour aux métaphores tibétaines), entendons une image du monde visant à enserrer sa prolifération en un fascinant dessin labyrinthique.
ON ATTENDAIT UN ROMAN ET L’ON TROUVE UN ABÉCÉDAIRE
Chacune des cases qui le composent est pourvue d’un titre qui nous conduit de A à Z, de Abajo (en bas) à Zona (Zone) ; de Catastrophisme (les funèbres gravures populaires du génial Posada) à Champignons hallucinogènes (« Je n’y ai pas goûté ce n’était pas nécessaire ») ; d’Étranger (« Qu’y a-t-il de plus étranger qu’un mort ? ») à Guadalupe (La Vierge protectrice sous le masque de laquelle les Indiens adorent encore l’antique déesse Tonatzin) ; de Rêves (« Dans mon rêve, je courais et des Aztèques couraient derrière moi dans la nuit qui puait la guerre », où l’on reconnaîtra une célèbre nouvelle de Cortazar) à Volcan (en compagnie de Malcolm Lowry bien sûr) et à Zig (« Depuis ma mort, ma vie en ligne droite se lit en zigzag […] comme un codex aztèque qui attend d’être déchiffré et compris »). Face à ce carrousel étourdissant et génial, le lecteur, en fin de compte, sera peut-être tenté de suivre lui-même ce conseil, de lire l’ouvrage en zigzag à sa guise, comme une fatrasie moderne. On ne saurait le lui reprocher. Ce sont les limites virtuelles d’un mantra qui n’a voulu ne s’en imposer aucune, mais aussi une œuvre ouverte, paradoxalement habitée par l’espoir fou de voir surgir des profondeurs le Jour des Vivants.
Jacques Fressard
(1) Esperanto, Gallimard éd., 1999. (2) Voir Q. L., n° 920, 1er avril 2006. (3) Voir Q. L., n° 887, 1er novembre 2004.
Rodrigo Fresan Mantra Trad. de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon Passage du Nord-Ouest, 500 p., 24€
IL ÉTAIT UNE FOIS MEXICO L’Argentin Rodrigo Fresán ressuscite le grand roman psychédélique. Un chef-d’œuvre à découvrir d’urgence ! Au début de son génial roman Mantra, Rodrigo Fresán nous rappelle qu’il faut toujours écouter la parole des enfants. Ou ceux qui la rapportent. « Martin Mantra disait que toute histoire – même la plus courte et la plus insignifiante – ne peut être bien racontée qu’à condition d’entamer son récit au commencement de tout, sur ce fameux big bang, ce “il était une fois…” original qui nous inclut tous. » Qui est donc ce Martin Mantra ? Un gamin – presque – ordinaire que le narrateur a connu en classe de CM2. Nous sommes à Mexico, au milieu des années 1970.Fils d’un acteur d’une série télé ringarde, ce camarade de classe a pour particularité d’être un aficionado de la roulette russe et d’être protégé par un étrange garde du corps, masqué comme Santo le catcheur !Cette folle histoire d’amitié enfantine avance en multipliant les références pop, de la série La Quatrième dimension à 2001, l’odyssée de l’espace en passant par les héros de la Marvel, dans une écriture volontiers baroque.Changement de cap à la page 132 : Mantra devient une sorte de dictionnaire romanesque (et absolument cinglé) de Mexico, d’ « abajo » (« en bas ») à « zona » (« zone »), sur fond d’une histoire d’amour entre un Français et une Mexicaine. Arrive alors, trois cents pages plus loin, la troisième et dernière partie de ce livre inclassable, avec une cité détruite et un robot en quête du père (sic). Considéré comme l’un des sommets de la littérature hispanique contemporaine, Mantra est de ces romans-mondes, où un auteur en état de grâce construit une cosmogonie littéraire démesurée, à l’image d’une ville qui grandit comme une tumeur, avant d’exploser. Si on songe à Dublin vu par Joyce, le Mexico de Rodrigo Fresán (dont il faut lire Esperanto et Les Jardins de kensington) est le terrain d’un patchwork à la Burroughs où les époques se superposent, une réflexion ludique sur la mélancolie de l’enfance, la mort et la puissance de l’imaginaire. L’univers de Fresán est une nébuleuse qui projette des images d’une incroyable poésie. Et ce n’est pas un hasard si, en sanskrit, le mot « mantra » évoque une parole religieuse chargée d’un pouvoir spirituel : chef-d’œuvre d’une littérature psychédélique, Mantra est un livre magique.
Baptiste Liger Lire, novembre 2006
CHRONIC’ART, NOVEMBRE 06
RODRIGO FRESÁN Mantra
« J’ai lu peu de romans aussi passionnants ces dernières années. Mantra est aussi celui qui m’a semblé à la fois le plus habile et le plus voyou. » Ces lignes signées Roberto Bolaño pourraient dispenser d’en dire plus à propos de ce quatrième roman traduit de Rodrigo Fresán, d’autant qu’Alan Pauls en rajoute une couche dans sa préface – en matière de parrainages, on peut difficilement rêver mieux. Au départ, Mantra a été conçu pour intégrer la collection « Año » des éditions Mondadori – un écrivain, une ville ; Fresán, lui, a choisi Mexico. Mais plutôt que de faire de la capitale mexicaine le simple décor d’une intrigue qui aurait tout aussi bien pu se dérouler ailleurs, plutôt également que d’écrire un récit de voyage impressionniste comme il s’en est fait sur toutes les villes du monde (« Je crois que dans tout l’univers, rien n’est plus inutile qu’un guide de Mexico »), il s’est lancé dans un sorte de roman-monstre éclaté et délirant où l’âme et le corps de Mexico sont passés au scanner, auscultés sous tous leurs aspects, pris comme contexte et prétexte de trois panneaux bizarrement cousus l’un à l’autre. Dans le premier, peut-être le meilleur, un Argentin se souvient de l’arrivée dans son école d’un jeune mexicain nommé Martín Mantra, lequel sidère ses camarades en se lançant dans une petite partie de roulette russe à la récréation – avec un vrai flingue chargé. Rejeton d’acteurs de série télé, Mantra est une sorte de génie précoce versé dans la cinéphilie pure et dure et escorté par un ancien Catcheur qui fait office de garde du corps ; le narrateur, qui perd peu à peu la mémoire en raison d’une tumeur incurable (« Il est possible que Mexico soit une tumeur géographique », précise Fresán en filant la métaphore médicale), se sent inexplicablement poussé à partir vers le Mexique, le pays de son ancien ami. Le second panneau est une exploration de Mexico à travers une myriade de paragraphes classés par ordre alphabétique, lisibles dans n’importe quel ordre et rédigés par un touriste français qui, étrangement, connaît lui aussi Martín Mantra. Au fil des entrées se croisent et se décroisent une multitude d’histoires, d’anecdotes, de Peckinpah à Kubrick en passant par Trotski, Lowry, Breton et Kérouac. Ce magma fascinant s’achève sur un dernier panneau où un troisième narrateur, robotique cette fois, se ballade dans les ruines d’un Mexico futuriste à la recherche de son père (clin d’œil destroy, sans doute, à l’histoire de Pedro Páramo de Juan Rulfo, le roman mexicain culte du xxe siècle). Impossible de décrire plus avant cet Ovni labyrinthique où le sujet « initial », Mexico et son mythe, en génère une série d’autres tout en étant absorbé par eux.Les dimensions du livre (500 pages) et sa structure bizarroïde font qu’il est difficile de ne pas s’y perdre, et parfois de ne pas s’y ennuyer un peu ; l’incroyable richesse du jeu de renvois, de références et d’échos qu’on devine en dessous de sa partie émergée, comme une infrastructure invisible, invitent pourtant à relire une deuxième, voire une troisième fois. Et ainsi de suite ? « J’ai découvert que Mantra était un roman-drogue, un roman qui me droguait pendant que je le lisais », confirme Alan Pauls. Gare à l’addiction.
Bernard Quiriny
L’AUTRE KING OF POP
Il fallait un écrivain argentin pour mêler Borges, « la Quatrième Dimension », les catcheurs mexicains, Bob Dylan et Philip K. Dick. Son nom : Rodrigo Fresán. Son livre : l’immense « Mantra ». Portrait du nouveau maître de la pop littérature.
Livres par J. Braunstein et B. Liger (Technikart, novembre 2006) Les amateurs de tennis le savent bien : il faut toujours se méfier des Argentins. Souvenez-vous du revers de Guillermo Vilas. Et voyez la nouvelle garde – Gaston Gaudio, David Nalbandian, les deux Guillermo Coria et Cañas – qui fout d’inénarrables branlées au brave Paul-Henri Mathieu. Des matchs d’anthologie, du beau jeu, de la hargne, si possible sur terre battue. Quel rapport avec la littérature ? Pas plus qu’avec la gastronomie. Et, si on est quasi sûr de ne jamais voir sa montée au filet, on aimerait bien connaître l’avis de Rodrigo Fresán sur un autre filet (mignon) baignant dans la sauce aux champignons, hallucinogènes de préférence. Car, en plus d’être l’un des auteurs les plus doués d’Amérique latine, ce sympathique barbu est payé pour chroniquer les petits plats et les grandes tables. C’est son métier, entre autres – il écrit aussi sur le cinéma, la musique ou les livres. On est bien loin d’un Jean-Luc Petitrenaud, sauf si celui-ci était féru de rock alternatif, de télénovelas, de séries B, de romans SF et de comics. Enfin, pour avoir une vague idée de ce que ça donnerait, découvrez Mantra, un roman génial et un sommet de littérature pop. « Vous pouvez me qualifier de “Borges pop”, ou de « Romancier warholien », rigole d’ailleurs Rodrigo, on m’a déjà fait le coup. »
On ne sait pas grand chose sur le bonhomme, aujourd’hui âgé de 45 ans. Outre une naissance placée sous le joug de l’originalité (on l’a cru mort-né et il possède deux côtes en plus !), son enfance à Buenos Aires a été marquée par un kidnapping, qu’il racontait en 1999 dans une nouvelles du recueil L’Homme du bord extérieur. Si l’on joue les psys de bazar, l’événement l’a sûrement marqué en profondeur, puisqu’il y revient dans son roman de 2004, Les Jardins de Kensington, libre variation autour de James Matthew Barrie, l’auteur de Peter Pan (oui, les enfants volés). Loin d’une simple biographie romancée, Fresán y raconte l’histoire vue du côté d’un dénommé Peter Hook (soit la réunion entre le gentil Peter et le méchant Capitaine Crochet), auteur fictif de best-sellers pour enfants et fils du chanteur d’un groupe rock du swinging London. Vous avez dit postmoderne ? Fresán s’en offusque : « Je ne me considère même pas comme expérimental.J’ai toujours à l’esprit cette phrase de William Burroughs aussi éclairante qu’impitoyable : “Si l’on dit que c’est expérimental, c’est que l’expérimentation a échoué.” Je préfère penser que l’écris sur le monde de la même manière que je le vois. Que je suis aussi réaliste que le sont à leur manière Fellini, Kafka ou les Beatles. »
On tient là le parfait symbole de l’univers de cet écrivain atypique, foutraque et génial : un cocktail de culture classique européenne mixée à un background pop et à une folie latine digne de Cortazar. Une recette similaire nous avait fait le même effet, l’an dernier, avec un autre Argentin, Alan Pauls, dont l’excellent Le Passé brassait amour, masturbation, cocaïne et Marcel Proust. Hasard, Pauls (1), cet autre compatriote de Maradona, est justement l’auteur de la préface dithyrambique de Mantra. Les deux hommes sont également très proches puisque, dans leurs cercles d’amis, on retrouve l’Ibérique Enrique Vila-Matas et feu le Chilien Roberto Bolaño. « Je me sens proche d’eux, nous dit Fresán, même s’ils ne sont pas argentins. On s’en fout ! La littérature argentine a toujours eu cette qualité de ne jamais s’articuler autour de vagues ou de générations.Rien ne m’empêchera jamais de me sentir plus d’affinités avec un comte eskimo qu’avec un romancier né à Buenos Aires. De toute manière, Fresán n’a pas vécu longtemps là-bas. À 11 ans, il part avec ses parents pour le Vénézuela. À la messe obligatoire, il préfère la lecture assidue à la bibliothèque et se fait renvoyer de l’école catholique. Depuis, il vit à Barcelone, comme Vila-Matas et l’auteur héros de cette rentrée littéraire, Jonathan Littell.
Mais le théâtre des opérations de Mantra se tient dans un autre lieu où l’Espagnol est roi : la ville de Mexico. En 1999, les éditions Mondadori préparent une collection sur différentes villes par quelques écrivains les plus en vue du moment. Fresán hérite de Mexico. « Peut-être parce que mon épouse est mexicaine, suggère-t-il. Je ne ma suis pas plaint parce que c’est une ville qui m’offrait de multiples possibilités : un guide de tourisme apocryphe, une chronique de voyages sur le jour des morts, une enquête sur les lutteurs masqués, un traité sur les telenovelas mexicaines, une encyclopédie sur les visiteurs illustres de la ville… Étant incapable de trancher entre ces différentes options, j’ai préféré toutes les mêler. » Mantra est donc un roman qui ne ressemble à rien de connu [voir texte d’Émilie Colombani], à moins de lorgner du côté de William Vollmann (La Famille royale, sur San Francisco) ou de James Joyce (Ulysse, sur Dublin). « Joyce ? Oh non… Je lui préfère largement Proust parmi les grands auteurs modernes. Mais j’ai surtout subi l’influence de la littérature beatnik – essentiellement Burroughs – et de Philip K. Dick. Un jour, Roberto Bolaño m’a dit que Mantra faisait penser à Cent Ans de solitude filmé par David Lynch. Il y a un peu de cela, je l’avoue. »
La découverte de ce magma de sous-culture a provoqué un effet de sidération chez la traductrice française de Fresán. « Pour bien saisir le texte, j’ai dû me plonger dans les faits divers les plus insolites pour les vérifier – comme l’assassinat de la femme de Burroughs –, m’immerger dans la culture Marvel, les textes de Bob Dylan, les films de Peckinpah, les Bd mexicaines, les romans-feuilletons et les matchs de la Coup du monde », énumère-t-elle. Mais la lecture de Mantra, c’est aussi se remettre à regarder La Quatrième Dimension, l’un des fils conducteurs du roman. « Cette série est l’une des meilleurs écoles pour l’apprentissage de la narration », confirme Fresán proche du fétichisme. Rodrigo, et si vous ne deviez garder qu’un épisode ? « Question de temps, dans lequel Burgess Meredith est un pauvre homme à qui personne ne laisse le temps de lire et qui, après une catastrophe nucléaire dont il est l’unique survivant, enfin heureux de pouvoir s’adonner à son plaisir, découvre que ses lunettes se sont cassées… » Rodrigo Fresán ? L’écrivain qui vous fera adopter les verres incassables.
(1) Son essai « Le Facteur Borges » vient de paraître, comme la réédition de « Wasabi » (Christian Bourgois).
TECH MEX
Entre élégie barrée de l’enfance et poème pop sur la ville de Mexico, « Mantra » est un roman-mode génialement inventif. Décryptage de la chose.
Par Émilie Colombani Technikart, novembre 2006 Si « Mantra » est sans doute le roman le plus lysergique depuis « Lunar Park », c’est que Rodrigo Fresán a quelque chose d’un William Burroughs argentin. Proche de l’incarnation mystique orientale (il vient du sanskrit), le titre nous ouvre sur les possibilités infinies du lire : dès les premières pages, nous voilà plongés dans ce que l’auteur appelle, par contraste avec le fameux « réalisme magique » de Garcia Marquez, l’irréalisme logique ». Un délire organisé selon des règles du jeu d’un autre monde, à l’onirisme improbable, où la SF ferait bon ménage avec une sorte de pataphysique tex-mex. Dans la première partie, le jeu de fausses pistes commence : le narrateur évoque son camarade de classe mexicain, un certain Martin Mantra, enfant terrible dont les parents sont acteurs de telenovelas et qui se déplace toujours avec un lutteur masqué qui lui tient lieu de garde du corps. Cette épreuve initiatique scelle leur amitié : une partie de roulette russe, puis la projection d’un film à la Buñuel où Martin Mantra apparaît avec sa famille de timbrés. Bref, tout va bien. Le délire monte en puissance dans la seconde partie, guide intime et bien barré de la ville de Mexico, présentée dans un ordre alphabétique aussi suggestif qu’énigmatique, à la manière d’un dictionnaire mutant. Depuis un inframonde proche du Mictlan des morts aztèques, on explore la géographie imaginaire d’une mégapole qui ressemble à une vaste tumeur en expansion, métaphore d’un roman où la fameuse marelle de Cortazar a pris des proportions de métropole cybernétique. De fait, le roman procède par « entrées », dont l’apparence arbitraire cache peut-être l’avènement d’un ordre supérieur, réunissant les contraires dans une sorte de grand collage futuriste. Est-ce le sens de cette Nouvelle Tenochtitlan sur laquelle se clôt le livre et où l’on voit un robot à la recherche de son père, un certain Mantrax ? Celui-ci aurait-il un rapport avec le fameux Hal de « 2001 : Odyssée de l’espace » ?Y aura-t-il une chute, comme dans tout bon épisode de « La Quatrième Dimension » dont l’auteur fait tant de cas ? Avant de répondre à ces questions, reprenez d’abord un peu de mescaline. Car il est bien question de ça. « Mantra » est un roman hallucinogène (dans sa préface, Alan Pauls parle de « roman-drogue ») qui, lentement, vous amène dans des zones inexplorées de la ville ou de votre cerveau. Les genres littéraires y sont dynamités et l’écriture baroque de Fresán semble couler des pages. On n’y reconnaît plus le vrai du faux, comme dans les rêves les plus déliquescents de notre enfance perdue – probablement le vrai sujet de « Mantra ». Bienvenue dans « la Quatrième Dimension » de la littérature.
MONSIEUR MANTRA « l’irréalisme magique » de Rodrigo Fresán Par Enrique Vila-Matas
(Le magazine littéraire N°458, novembre 2006) Rodrigo Fresán est né mort. À Buenos Aires, en 1963. Puis le mort a vécu joyeusement pour raconter cet événement. Le mort raconte très bien. Il semble avoir un point commun avec Samuel Beckett qui avait toujours eu l’impression de loger en lui un être assassiné avant sa naissance. Rodrigo Fresán, vivant ou mort, possède une vigueur extraordinaire. Il l’avait déjà, lors de ses débuts précoces, dans le fracassant et juvénile L’Homme du bord extérieur (éd. Autrement, 1999), qui l’avait consacré comme un écrivain transgresseur sur le plan des contenus et expérimental sur celui des formes. Les influences du livre – cinéma, télévision, toutes les cultures pop et, plus que tout le reste, littérature anglo-saxonne – ont joué un rôle de révulsif générationnel au sein de la littérature latino-américaine. Le surprenant chez le jeune Fresán, c’est que, à la différence de certains de ses confrères argentins, il n’a jamais eu de problèmes avec Borges et Cortázar, les deux grands de la littérature de son pays. Plus, il s’est toujours maintenu dans de savants équilibres entre ces deux auteurs. Il n’a jamais ressenti la nécessité de tuer tel ou tel père littéraire (qui un mort-vivant va-t-il tuer ?), ce qui a influencé autant son tempérament littéraire que ses adieux foudroyants à sa terre natale avec laquelle il ne semble pas s’identifier particulièrement. À Buenos Aires, il a publié encore quelques livres, dont le puissant et emblématique Esperanto (éd. Gallimard, 1999) et son éblouissant recueil de nouvelles, La Velocidad de las cosas, une ambitieuse compilation de longues histoires se faisant écho, hélas non publiée en France. À la fin du siècle dernier, il s’est installé à Barcelone, Espagne, où il a donné le meilleur de lui-même.Dans cette ville, il a publié le troublant Mantra, qui vient de paraître en France aux éditions Passage du Nord-Ouest (traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon, avec une préface d’Alan Pauls) et Jardins de Kensington (éd. du Seuil, 2004), son dernier roman qui se déroule pendant une nuit où sont passés en revue la vie et les miracles de Barrie, le célèbre et étrange créateur de Peter Pan. Fresán y explore de façon très originale le territoire toujours délicat de l’enfance. Le roman a eu un remarquable retentissement international, Jonathan Lethem en a fait un éloge mérité, de même que Mantra a été à juste titre loué par Roberto Bolaño, le puissant phare du plus sélect groupe de jeunes écrivains latino-américains d’aujourd’hui. Mantra naît morte, mais avec elle la notion de l’Aleph de Borges et accompagnée par la Quantum Theory et l’irréalisme logique proposé par Fresán lui-même, aux antipodes de García Márquez et des colonels affublés de coqs amazoniens. Lorsque Fresán aborde dans Mantra la reconstruction multiple de la ville de Mexico (entre autres, mythique, historique et littéraire) en concentrant son intérêt sur la fonction de la mémoire et la métaphore de l’araignée avec laquelle, à partir d’une fragmentation extrême, il essaie de reconstruire une totalité, c’est-à-dire une ville épique et « cosmo-agonique », la vision est toujours hallucinée. L’essence « définitivement mantriforme » de la famille de M. Mantra apparaît très clairement à la page 282 de l’édition française : « Alors que ce qu’on connaît sous les termes de réalisme magique est l’intrusion mesurée et juste du fantastique dans le tissu de la réalité, je dirais que nous, les Mantra, nous nous situons dans ce qu’on pourrait qualifier d’irréalisme magique, qui nous définit à la perfection et se compose de tout petits éclats de logique, brodés comme les miroirs ornant les costumes des cavaliers mexicains sur la vaste et quotidienne trame de l’irréel et de l’impossible. » Le livre s’ouvre sur une citation de Philip K. Dick à propos de la ville de Mexico, dans laquelle il dit que cette ville est apparue dans ses rêves alors qu’en fait, il n’y était jamais allé, qu’il sait très peu de chose sur elle et que c’est la raison pour laquelle tous les détails de son rêve le laissent stupéfait. Il est logique que l’irréalisme logique de Fresán repose sur cette ville surréaliste et exubérante, sur laquelle on sait à la fois tout et rien : Mexico, territoire extrême de l’imagination, pays excessif où toute histoire est possible, terrain parfait pour n’importe quel écrivain aussi talentueux que Fresán, nouvelle étoile des lettres latino-américaines, formé à l’université inexistante du grand Bolaño.
Article traduit de l’espagnol par André Gabastou
RODRIGO FRESÁN Mantra
L’Argentin Rodrigo Fresán a conçu un livre-monstre sur une ville-monstre : Mexico.
« Je pense que l’histoire peut être le héros, et que le héros peut être le style. » Sérieusement prononcée comme une formule magique sortie du kit du petit chimiste par Martín Mantra, enfant péremptoire et sentencieux et peut-être génial, principal fantôme d’un roman qui se pose en guide intergalactique de Mexico, la phrase résonne bientôt précisément comme la colonne vertébrale programmatique de cette anguille littéraire vertigineusement circulaire qu’est Mantra.Une piste, parmi cent, pour s’égarer confortablement dans ces cinq cents pages faussement barrées, où chaque chose est en réalité parfaitement à sa place, chaque idée consciencieusement retournée sept fois dans le ventre de l’univers avant d’être émise – voire rangée, dans l’ordre chronologique (trois parties résolument bancales avant/pendant/après) et même, dans le deuxième mouvement, alphabétique. Né en 1963, L’Argentin Rodrigo Fresán défragmente allègrement cette ambitieuse et réjouissante histoire du temps mexicain, lequel se révèle pas moins insaisissable mais plutôt plus dense, et à la fois plus vif et plus statique, que les autres. Tête de gondole clandestine d’une littérature latino-américaine qui secoue son propre cocotier – adieu le réalisme magique, le provisoire gonzo et les délires post-beat, bonjour la fréquentation familière d’une apocalypse tranquille –, Fresán est déjà l’auteur de trois romans traduits et (pas assez) remarqués : L’Homme du bord extérieur, Esperanto et Les Jardins de Kensington. Sa prose est une marée montante et écumante, et son Mantra, comme la vie des morts, « un codex aztèque qui attend d’être déchiffré et compris ».Un jeu dangereux, un roman russe – comme la roulette et les montagnes. Un livre-monstre, livre-monde, entre rite initiatique et traversée du miroir, qui engloutit le lecteur avec une douceur inversement proportionnelle à son inquiétant pouvoir de fascination. On en sort régénéré, en harmonie avec l’outre-monde et la consigne aussitôt lue, aussitôt adoptée : « Interdiction aux matérialistes de stationner dans l’absolu. »
Judith Steiner Les Inrockuptibles, 17 octobre 2006.
Le Devoir
Ville-cancer pour un livre-tumeur
Louis Hamelin Édition du samedi 14 et du dimanche 15 octobre 2006 Mots clés : Québec (province), Livre, mantra, rodrigo fresan
« La magie secrète d’un livre étranger [...] tient dans le fait qu’aussitôt, nous nous l’approprions et qu’il nous pousse à croire que la lecture nous enrichit (comme des animaux dangereux pourtant faciles à domestiquer non par la force, qui nous unit et nous rend tous égaux, mais par l’intelligence, qui nous divise en tribus irréconciliables et nous fait frissonner de bonheur quand nous croisons un pair). » Le narrateur de Mantra est assis dans un avion pour Mexico. Sa voisine est une vieille femme qui vole pour la première fois. Elle vient de s’endormir, un livre ouvert sur les genoux. Le narrateur se penche et attrape un passage au vol, le lit comme si c’était le dernier, « comme un adieu au verbe lire... » Au même moment, je suis assis au-dessus de l’Atlantique dans un avion pour Paris et ma voisine lit le dernier Dan Brown et moi, je lis les mots du narrateur de Mantra.
Je me rends à Vincennes pour célébrer une littérature canado-américaine de plus en plus formatée par les exigences du marché, le marketing des grands conglomérats et les trucs appris dans les cours de création littéraire dispensés par l’université. Une littérature, bref, de plus en plus uniforme et bien faite, produite par des prosateurs de métier qui donnent parfois l’impression de s’entourer de plus de conseillers qu’un président des États-Unis. Une littérature d’agents (d’argent ?), impeccablement écrite, connaissant toutes les ficelles à défaut de savoir encore prendre des risques. Une littérature qui ronronne et fait penser à un aéroport : c’est propre et parfois un peu long. « Je me garderai ici de décrire un aéroport international », me susurre le narrateur de Mantra tandis que mon avion amorce sa descente vers Roissy. « Je suppose qu’ils se ressemblent tous à peu de choses près. » Le livre de Rodrigo Fresan, lui, ressemble à un Boeing en plein vol. Entre la vie et la mort, rien d’autre que le fil de l’écriture et une lame X-Acto. L’équivalent littéraire de la roulette russe. Et voici que je ne sais plus très bien si je descends vers Paris ou vers Mexico. « Quand tu les regardes d’un avion, la plupart des villes ressemblent à des toiles d’araignées. Mexico est différente. Cette cité est l’araignée... » Prenez cette phrase : « Les empires ne meurent pas, ils s’endorment simplement sous les draps légers des civilisations qui leur succèdent. » Elle ne peut pas avoir été écrite, ou du moins pensée, ailleurs qu’à Mexico, là où la cathédrale élevée par le conquérant, en s’enfonçant dans la vase centimètre par centimètre, semble progressivement dévoiler par sa lente éclipse le Templo Mayor des Aztèques. Mantra est un livre sur Mexico. Au départ, c’était même une commande, dans le cadre d’un projet de série de romans sur les grandes villes du monde. Décidément, cette forme de conscription éditoriale qui rappelle la célèbre « série des dictateurs » aura fourni sa part d’oeuvres importantes à la littérature universelle. Mantra en est une. Devant ce foisonnement vital, aucun doute possible : on est en présence d’une des formes du génie. Pas du tout formaté, ce livre, non. Rien ici du produit fini sans faux plis, soigneusement repassé entre chaîne de montage et projections commerciales, approuvé en comité. Il tient davantage du mouvement brownien (« mouvement désordonné de particules en suspension dans un liquide, dû à l’agitation thermique », nous dit Le Petit Robert) que du mouvement dan-brownesque qui berce ma céleste voisine. Car Fresan, une fois dans la vieille Tenochtitlan, a fait la seule chose sensée : il s’est laissé bouffer par la ville, par cette monstrueuse conurbation : son éparpillement prodigieux, ses retombées délétères et ce souffle de volcan que le roman, mû par une suicidaire inspiration mimétique, ne pourra pas ne pas épouser.
L’écrivain, son art le veut ainsi, laisse la ville le pénétrer de l’intérieur et amoureusement l’inséminer. À la ville-cancer répondra donc le livre-tumeur. Mais le narrateur de Mantra refuse le verdict médical. S’autorisant de son pouvoir de nommer les choses comme il l’entend, il baptise Sea Monkey l’objet des circonlocutions du médecin. Or l’être qui siège désormais dans son cerveau, s’il appartient à une « étrange espèce d’animaux sous-marins joueurs et anthropomorphiques », est décrit comme ayant les apparences d’un triton, et rien n’interdit d’y voir un de ces fameux axolotls qui figurent dans une nouvelle de Julio Cortázar (originaire, comme Fresan, du « pays qui m’a vu naître et qui n’existe plus aujourd’hui », c’est-à-dire l’Argentine), mais qui, aussi, dorment au fond d’un étang de Mexico (le lac aux Castors local... ), où ils incarnent de grimaçants petits masques de pierre vivante remontés du passé lacustre de la mégapole. Fresan, c’est la génération post-révolutionnaire de l’Amérique latine, capable de se moquer sans pitié de l’idéalisme de pôpa et môman ; d’ailleurs il vit à Barcelone (où d’autre ?) et la feuille de route de ce Survenant mondialisé inclut Guanajuato et ses momies, Avignon, Guadalajara et ses mariachis, Paris, Prague et Budapest. Et puis, Mantraland, c’est-à-dire le District fédéral, c’est-à-dire le monde... mais aussi Combray. Figurez-vous un espace littéraire capable de faire se rencontrer, au fond de la cuvette de Mexico, Proust (en passant, le narrateur de Mantra est asthmatique... ) et Rod Sterling, le héros de Twilight Zone. Trotski et William Burroughs. Godzilla et Antonin Artaud. C’est le prodige qu’accomplit ce palais de la mémoire, où les images de Mantra, l’homme-caméra qui ambitionne de concurrencer avec l’existence elle-même et de réduire l’âme à un souvenir unique, n’arrivent ultimement pas à bouffer la voix du narrateur. Ce Don Quichotte post-moderne dont les romans de chevalerie portent des titres comme Les Champions de la justice et dont les Amadis de Gaulle s’appellent Superman, Batman, Wonder Woman, Aquaman, Flash, la Flèche Verte et Atom Kid, en ressuscitant de main de maître le roman encyclopédique et en prenant pour véritable narrateur de son livre, en cette époque de techno-urbanisation accélérée, la mégacité la plus cinglée de l’univers, nous permet paradoxalement d’assister au triomphe du langage écrit. Énorme miracle.
Une ambition encyclopédique assumée jusque dans la forme de l’ouvrage elle-même, qui se présente, à partir de la page 135 et de l’arrivée à Mexico, comme une série de délirantes vignettes rangées par ordre alphabétique et adressées, comme autant de cartes postales apocalyptiques, à une mystérieuse femme aimée. Et la beauté de la chose, c’est que, à partir de là, plus rien ne vous retient, ne vous rattache à votre devoir de lecteur, à cet assommant début-milieu-fin du récit classique et aux tasses de tisane de tante Léonie. L’encyclopédie, oui, mais alors dans la cour de récré : à vous, comme dans le Marelle de Cortázar, d’y trouver votre parcours. Pas de guide. Juste un film projeté en plein milieu du cerveau pour « éclairer le sombre monde des bêtes et l’obscure conscience des hommes ».
Que pourrais-je encore écrire pour faire aimer ce grand livre ? Peut-être seulement citer, d’une section des remerciements joliment intitulée Sous le masque (Michel Leiris voyait dans l’écrivain un torero ; pour Fresan, c’est un lutteur mexicain... ), ceci, qui m’a rappelé tel collègue victime de la dévorante capacité de néant que porte en soi la technologie : « Sous le masque de ce roman (et de son jumeau mort, disparu en cours de route et à jamais dans le hard-disk virosique d’un ordinateur en phase terminale) se cachent les trop nombreux visages qui m’ont aidé à gagner cette lutte ou à rester plus ou moins debout, même meurtri par les coups, jusqu’à la fin du combat et au bout de la nuit. »
Collaborateur du Devoir
***
LIBÉRATION Jeudi 12 octobre 2006
L’enchanteur de Mexico
Pour bien parler du Mexique, mieux vaut ne pas être Mexicain mais en avoir rêvé, comme l’Argentin Rodrigo Fresán.
Celui qui écrit est mort, mais il a un souvenir : l’arrivée dans sa classe Buenos Aires, à la fin des années soixante, quand il était enfant, du Mexicai Martin Mantra. Etranger, Mantra s’impose par un acte : il sort un pistolet met une balle dedans et joue à la roulette russe. Le seul qui accepte de l suivre est le narrateur. Mantra éveille une admiration amoureuse. I provoque la même sensation que Christopher Walken, celui qui jouait à l roulette russe (et en mourait) dans Voyage au bout de l’enfer . Avec Orson Welles, Rod Serling (le créateur du feuilleton la Quatrième Dimension ), Malcolm Lowry, Antonin Artaud, Bob Dylan et Serge Gainsbourg, l’acteur est l’un des héros qui circulent dans la mémoire fluide du narrateur argentin qui ressemble à l’écrivain Rodrigo Fresán. Celui qui écrit est mort, et n’a que ce souvenir : l’apparition de Martin Mantra. Au moment où il appuie sur la détente du pistolet que l’autre lui a tendu, il ne se passe rien, mais il se passe ceci : « Il est vrai que je suis mort à cet instant, car cette journée et le goût du revolver sont tout ce que je me rappelle, tout ce que j’estime digne d’être remémoré, le seul souvenir qui m’intéresse. » Il devient le disciple de Mantra pour quelque temps, pour la vie. Martin Mantra est le fils d’un chanteur populaire et d’une star des télé-novelas. Sa famille est folle et si nombreuse que le grand-père « a décidé que le mieux était de s’acheter trois prêtres qui sont constamment en état d’alerte et effectuent des rotations permanentes ». A quoi ressemble Mantra ? « Ne me demandez pas de le décrire, j’en serais incapable. Pourtant, je ne peux éviter de l’évoquer comme s’il faisait partie de tout ce qui existe. » Mantra, c’est un souvenir d’enfance le seul qui a compté. Beaucoup d’enfants ont connu ça : la révélation du monde par un camarade qui devient héros intime, absolu, fantasmatique. Ce héros les marque pour la vie, même quand il a disparu : il élimine ce qui précède et détermine ce qui va suivre. Il refonde la mémoire et l’avenir. Grâce à Mantra, le narrateur va voyager dans le temps et éclore plus tard, après sa mort, dans le pays dont son héros vient et où lui-même va mourir. C’est un pays où le temps est circulaire, où la télévision et les chanteurs populaires sont omniprésents, où les vivants et les morts dansent et chantent ensemble et où l’on met sur les tombes des fleurs jaunes : le Mexique. Trois parties composent le roman. Dans la première, le narrateur est encore vivant. Il raconte l’arrivée de Mantra en Argentine, le rêve du Mexique qu’il provoque, l’apparition de la tumeur qui va le tuer. Elle s’achève quand le narrateur atterrit pour la première fois au Mexique. C’est le jour des morts et il va bientôt mourir. La tumeur est une métaphore de cette ville, Mexico, dont l’imaginaire l’envahit. La deuxième partie, la plus longue et la plus réussie, est un abécédaire adressé à une cousine de Mantra. On peut le lire n’importe comment. Les Mariachi et les catcheurs mexicains y côtoient Gainsbourg sous l’article « Nausée » ou les danses Peyotl décrites par Artaud. La famille Mantra a droit à de nombreuses entrées. L’ensemble est un portrait du Mexique, de sa capitale et de toute une culture intime issue des années soixante, des feuilletons télévisés à Bob Dylan. On y apprend, entre mille autres choses, que « le langage international des morts ressemble vraiment au langage international des guides de tourisme ». La dernière partie, brève, se déroule après un tremblement de terre qui a détruit la ville de Mexico. Le narrateur est décédé depuis longtemps. Il évolue entre les vivants et les morts, comme Pedro Paramo ; mais les revenants ne passent plus, comme dans le roman de Juan Rulfo, par les éléments naturels : ils circulent dans les machines et la télévision. Au coeur de ce flux, le narrateur répète sans fin son geste initiatique, celui de la roulette russe. La répétition est essentielle, dans ce grand roman détaché des formes qu’il traverse. Celui qui écrit a d’ailleurs ressuscité dans un écran de télévision populaire. C’est de là qu’il nous parle et développe son cancer du souvenir. La télévision est une forme de destin, une tour de Babel magnétique, du Borges sans le texte. C’est un bon endroit pour continuer quand tout est fini. Mantra est un livre sur l’enfance, le souvenir d’enfance. Comme Martin Mantra est mexicain, Mantra est donc un livre sur le Mexique. Comme celui qui écrit Mantra est un écrivain argentin, Mantra est un livre sur les rapports qu’entretiennent l’enfance, le Mexique et la littérature. On ne peut les approfondir que si l’on est drogué, dépressif, euphorique, inconsolable, ou les quatre. Ou en lisant ce livre, manière efficace de passer en riant par chacun de ces états. Deux phrases le résument : « L’enfance, je l’ai déjà dit, est un lieu cruel et mystérieux peuplé de gens cruels et mystérieux. Nous y sommes tous des survivants et, cependant, je me répète mais je l’ai déjà dit, nous sommes immortels. » D’après un médecin, le narrateur est atteint non seulement d’une tumeur, mais « du syndrome de Combray » . Rodrigo Fresán, lui, semble atteint du syndrome de Peter Pan : il ne grandit pas. Beaucoup d’écrivains ne grandissent pas, c’est ainsi qu’ils écrivent. Le pays de « Jamais Jamais » ici, le Mexique et la culture des années soixante-soixante-dix est le seul où ils puissent, sinon vivre, du moins imaginer. Le précédent livre publié en France de cet auteur (mais en réalité postérieur à Mantra), les Jardins de Kensington, était une méditation romanesque sur la vie du créateur de Peter Pan, J.M. Barrie. Rodrigo Fresan en écrivit la première partie parallèlement au début de Mantra : son ordinateur la dévora. En exergue, il avait déposé ces phrases de Barrie : « La meilleure chose au monde, c’est d’être un enfant. La seconde meilleure chose au monde, c’est d’écrire sur l’enfance. Que Dieu foudroie quiconque écrira ma biographie. »
Par Philippe LANÇON
Rodrigo Fresán Mantra Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon. Les éditions Passage du Nord/Ouest, 501 pp., 24 €.
L’EXPRESS (Suisse)
Selon Roberto Bolano, Rodrigo Fresan est l’auteur argentin le plus prometteur. « Mantra » est son sixième roman.
Mexico terminus sous-sol L’écrivain argentin Rodrigo Fresan livre un roman fou, un roman démesuré dans lequel il a voulu « faire tenir tout Mexico ». Excursion hallucinée au pays des morts, par ordre alphabétique La mémoire est un labyrinthe sans entrée ni sortie, hanté d’êtres changeants et de porteurs de masques. La mémoire, c’est peut-être aussi la ville de Mexico, cette excroissance aberrante et paroxystique, tellement polluée que les oiseaux au matin gisent morts sur les trottoirs. « Mexico DF - formée de quartiers appelés Ciudad Satélite et Terminal Progreso - est un messie apocalyptique, Maria-Marie, et je comprends maintenant que je suis ici pour conter sa gloire et sa fureur avec le dévouement de ses multiples et humbles victimes ». Comme la ville qui le motive, le dernier livre de Rodrigo Fresan, « Mantra », est un territoire tentaculaire et protéiforme où rien ne se produit que l’inattendu. On s’y perd comme dans des quartiers flous et loin du centre, quand nos errances nous ont menés hors des limites du plan. Alors on ne sait pas trop par où le prendre, ce roman à la trame éclatée qui livre une histoire comme à regret, une histoire qu’il faut extraire d’une gangue d’irréalité plus collante qu’un rêve du matin, racontée dans l’ordre alphabétique par un narrateur mort... Disons d’abord que l’écrivain et journaliste argentin a entrepris, sur commande, la rédaction d’un livre sur Mexico, cette « tumeur géographique ». Métastase de ce cancer originel, « Mantra » démolit tous les cadres. C’est sans doute aussi un livre sur Mexico, mais c’est d’abord un songe enfiévré qui doit beaucoup, pour sa forme, au « Festin nu » de William Burroughs ou à « La foire aux atrocités » de J.-G. Ballard. Mexico vu par tous les angles en même temps, du plus grandiose au plus consternant, des mystères précolombiens aux mariachis pour touristes. Une transe hallucinée qui nous parle de mémoire : mémoire si fragile de l’individu, tributaire du fragile langage ; mémoire souterraine et convulsée d’une terre aux mythologies de sang et de mort. Des anciens et terribles dieux aztèques aux nouvelles idoles mexicaines : stars mélodramatiques de feuilletons télé et catcheurs masqués, superhéros de la grande BD cheap de la vie contemporaine.
Télé post mortem Depuis le Mictlan, l’inframonde des Aztèques où échouent les âmes mortes, un Français raconte à son amie mexicaine sa vie qu’il voit défiler en spasmes confus sur l’écran d’un téléviseur. « Il diffuse les vingt-quatre heures de tes journées de vingt-quatre heures qui, ici, là où les montres sont interdites puisqu’elles ne servent pas à grand-chose, durent beaucoup plus et bien moins longtemps. Il transmet des informations intermittentes, des bouts de films fragmentés, des éclats d’instants désordonnés, des chansons, des luttes masquées et démasquées, des cris ». Le narrateur tente de reconstituer un réel qui lui échappe, contaminé par l’imaginaire cataclysmique de « Tenochtitlan (aka) Mexico DF (aka) Mexico Ville (aka) District Fédéral (aka) DF ». Il n’a pour tout liant que l’impuissant Langage international des morts (LIM), bancal et fuyant. « Dis-moi, Maria-Marie : existe-t-il quelqu’un de plus profond que moi - là en bas, avec tous mes ressorts cassés, quelle est cette chose qui me poursuit ? -, dans le cauchemar mexicain de ma petite mort immense ? »
Une tumeur parle Roman sur la mémoire, sur le temps, sur la possibilité de l’écriture, « Mantra » mélange tous les points de repère. Jusqu’aux narrateurs qui se métamorphosent en cours de récit : le livre s’ouvre avec la voix d’un homme atteint d’une tumeur au cerveau atypique, qui réorganise tous ses souvenirs autour d’un seul personnage qui en devient le trou noir central - mais peut-être est-ce la tumeur qui parle ? Le mort du Mictlan prend le relais pour céder la place à un improbable hybride de momie et de robot agonisant, qui cherche son père dans les ruines d’un Mexico futur ravagé par un perpétuel séisme, rebaptisé « La Nouvelle Tenochtitlan du Tremblement de Terre ». Rodrigo Fresan parle de son roman comme d’une aberration littéraire, de Mexico comme d’une « autre planète où culture terrienne et culture extraterrestre s’entrechoquent ». Sa lecture est un voyage saisissant et puissamment hypnotique, une réorganisation vigoureuse et radicale de quelques-unes de nos certitudes. Brillant, un très grand livre. / SAB
« Mantra », Rodrigo Fresan, trad. Isabelle Gugnon, éd. Passage du Nord /Ouest, 2006
Sophie Bourquin 02/10/2006
MEXICO AUX RAYONS X
Mantra de Rodrigo Fresán
« Mantra », par l’Argentin Rodrigo Fresán, est un objet littéraire non identifié qui vous tombe sur la tête.Démesuré, monstrueux et compliqué comme la ville dont il s’inspire.
Le sujet de départ était Mexico, « cette araignée qui tisse toutes les toiles existantes ». Le résultat final est « un roman démontable », une « aberration littéraire » : c’est ce que dit la 4e de couverture. Trois parties, trois narrateurs interchangeables, et le dénommé Mantra qui survole l’ensemble. Pour se présenter à nous en même temps qu’à ses nouveaux camarades de classe, il commence par jouer à la roulette russe avec un vrai revolver (à 9 ans), puis réalise (toujours à 9 ans) le film de sa vie… mais en fait on n’est sûr de rien, puisque le cerceau qui nous raconte l’histoire est atteint d’une tumeur en forme de Sea-Monkey. La deuxième partie du livre, classée par ordre alphabétique – de ABAJO (EN BAS) (Inframonde) à ZONA (ZONE) (Crépusculaire) –, forme un guide complètement subjectif, mais exhaustif, de Mexico. La fin sera racontée par un robot à la recherche de son Mantrax de père, dans les rues de la Nouvelle Tenochtitlán du Tremblement de Terre. On comprend alors un peu mieux pourquoi le narrateur de la première partie se prend pour HAL 9000 de 2001 : l’Odyssée de l’espace. Quoique. Mantra est un livre halluciné, délirant, érudit. On y croise William Burroughs, Frida Kahlo ou David Lynch mais il ne faut surtout pas s’acharner à comprendre où tout ça nous mène. Quelques explications ne sont pas de trop…
La préface d’Alan Pauls indique que ce livre est le fruit d’une commande. Pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consistait ? Oui, Mantra a été écrit suite à une commande qui m’a été faite fin 1999, par les éditions Mondadori, pour un projet de collection dédiée à différentes villes à la fin du millénaire. Plusieurs écrivains avaient été choisis, dont Roberto Bolaño et Rodrigo Rey Rosa. Moi – peut-être parce que je venais de me marier avec une Mexicaine –, on m’a attribué Mexico DF. L’intérêt d’accepter cette commande passait aussi par le fait d’écrire sur une ville que je l’aurais pas spontanément choisie (j’aurais sûrement pris New York), ce qui constituait un vrai défi. Les critères de la collection n’imposaient pas que le livre soit un roman. Ce pouvait être un journal de voyage, un essai, etc. Mais moi e qui m’amusait c’était de prendre des risques. De toute manière, au fur et à mesure de la rédaction de Mantra, je me suis rendu compte de la place importante qu’avait occupé de DF (un DF « imaginaire » puisque je n’y étais jamais allé avant 1997) dans mon enfance, ma formation, ma déformation : les lutteurs masqués, les Sea-Monkeys, les temples aztèques, les gravures de Posada… tonnamment – ou pas – à la fin de mon précédent livre (La Velocidad de la cosas, 1998), le DF apparaissait déjà, ainsi qu’un personnage messianique appelé Balthazar Mantra. Comme quoi il n’y a pas de hasard. Le secret – à tous les niveaux dans la vie – c’est de s’approprier la demande extérieur et de se débrouiller avec du mieux qu’on peut. Par chance, mon éditeur a adoré le monstre que j’ai créé.
Votre ouvrage est extrêmement complexe. Si l’on vous demandait de le résumer, comment vous y prendriez-vous ? Je ne crois pas que cela soit possible, de la même façon qu’il est impossible de tracer une carte fiable de la ville de Mexico. L’idée était de faire en sorte que l’anatomie du livre reflète l’impossible cartographie du DF, ses formes démesurées, son physique de freak.De là aussi l’idée que Mantra soit plusieurs livres à la fois, ou un livre à plusieurs têtes. Je ne l’ai pas envisagé comme quelque chose de structuré, mais plutôt de destructuré, quelque chose d’invertébré, presque à l’état gazeux.Il est le mélange de différents points de départ auxquels j’avais pensé : un guide de tourisme apocryphe, une investigation sur le monde des lutteurs masqués, un essai sur le Jour des Morts, une encyclopédie des personnages illustres ou maudits qui ont visité le DF, un voyage dans le monde des telenovelas, une suite d’Au-dessous du volcan racontée par le neveu d’un des assassins du Consul… Je n’arrivais pas à me décider pour l’un ou l’autre, alors je les ai tous mélangés. Le DF est un peu ça : une accumulation de données théoriquement inconciliables qui finissent par former un ensemble mutant et harmonieux. Plus mutant qu’harmonieux ; ce qui n’est pas pour me déplaire.
Que représente le personnage de Mantra : une puissance supérieure, une projection de l’esprit ? Je pense que Mantra est un messie allumé mais pas moins illuminé pour autant. Un peu comme Kurtz d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, ou plus proche encore du Kurtz d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Mantra est aussi l’artiste total et absolu, l’homme qui devient fou au nom de l’art et qui, pour finir, fait de sa folie une forme artistique qui n’appartient qu’à lui.
Vous opposez le « réalisme magique » à « l’irréalisme logique »… Ah… Ça c’est une chose que j’ai inventée presque par obligation, pour répondre aux questions un peu désagréables qui te forcent toujours à entrer dans une case, à te coller une étiquette. Ce n’est pas une affirmation très « sérieuse ». Disons que l’irréalisme logique est une inversion des données du réalisme magique. Si ce dernier propose une réalité contaminée par le fantastique, ce que je produis moi c’est une sorte d’irréalité parsemée d’éclats d’ordre. J’ai inventé cette réponse par réflexe automatique à l’éternelle question « comment définiriez-vous ce que vous écrivez ? ». Une autre réponse possible serait : « J’écris des livres qui se passent dans la tête de leurs personnages. » J’ajouterais une chose dont je me suis rendu compte il y a peu : le style d’un auteur tient plus à l’idéalisation de ses lacunes qu’à la réalité de ses talents. Je m’explique : on finit par se résigner à ce qu’on sait faire, on laisse tomber ce qu’on ne fera jamais bien et, à la fin, les autres perçoivent comme des réussites ce qui n’est en fait que le résidu des échecs. Le style serait une sorte d’antimatière… qui sait, peut-être que dans une autre dimension, de l’autre côté d’un trou noir, il y a un Fresán qui écrit de jolis romans d’amour minimalistes alors qu’il voudrait écrire des choses comme Mantra. Pour en finir avec cet aparté sur l’art poétique et le credo littéraire, voici une dernière définition : la Théorie du Glacier comme opposition à la Théorie de l’Iceberg d’Hemingway. J’aime qu’il y ait beaucoup de choses dissimulées sous l’eau ; mais j’aime aussi qu’il y ait beaucoup de choses au-dessus de la surface.
Vous semblez avoir été très proche de Robert Bolaño. Vous placez-vous comme un « disciple » ? Nous avons été très amis. Mais je ne crois pas avoir été, ni être aujourd’hui, son disciple. C’est vrai que nous avons commencé à publier plus ou moins en même temps, que nous aimions les mêmes auteurs, qu’il peut y avoir des liens entre nos livres, et qu’il apparaît comme un personnage de Mantra alors que j’apparais moi-même dans un passage de 2666. Mais en fait, nous parlions très peu de nos livres ou de ce que nous faisions. Notre relation ne correspondait pas aux clichés des supposées « amitiés littéraires ».
D’où vient la culture si disparate que vous mettez à l’œuvre – de la culture populaire à l’érudition ? Quel est votre objectif en mêlant tout cela dans un même livre ? Ma patrie c’est ma bibliothèque, mais c’est aussi mes vinyles, les séries télévisées, et cette matière intemporelle qu’est l’enfance. Par ailleurs, je n’ai jamais cru à l’existence d’une « grande » et d’une « petite » culture. En plus, il ne faut pas oublier que je suis Argentin. Les écrivains argentins sont, à des degrés plus ou moins graves, des maniaques de la référence – c’est le cas de Borges, Cortázar, Piglia ou Pauls. Je souffre quant à moi de la forme la plus aiguë – et incurable – de manie référentielle. On pourrait y voir aussi une certaine volonté évangélique de prêcher la Bonne Nouvelle : on met dans ce qu’on aime écrire tout ce qu’on aime lire, regarder ou écouter. Du coup, on contamine le lecteur.
Pourquoi cette omniprésence de la science-fiction ? La Quatrième Dimension de Rod Serlig et 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick sont deux expériences qui m’ont profondément marqué. Concernant la série télévisée, je dirais que c’est l’une des meilleures écoles littéraires pour comprendre comment fonctionnent les ressorts de la narration et apprendre à organiser une trame narrative. À l’inverse – mais de façon complémentaire – 2001 est à mon sens le premier film dans lequel on ne livre pas toutes les informations ni l’intégralité de l’histoire. Je suis sorti du cinéma en me disant « tiens, on peut aussi raconter les choses de cette façon ».
Votre livre ne comporte pas de trame narrative à proprement parler. Réalisme et délires se mêlent. Ne craignez-vous pas que le lecteur ne saisisse qu’une partie de ce que vous souhaitez exprimer ? On a déjà peur de suffisamment de choses pour ne pas avoir en plus à craindre un hypothétique lecteur. J’ai bien conscience que mes livres supposent un certain type de lectorat qui – tout tend à le prouver – n’est pas celui de Dan Brown. Mais je ne crois pas que Mantra soit un livre particulièrement ardu ou effrayant. Au contraire, il se présente comme un jeu dont on découvre les règles en même temps qu’on y joue. J’aime imaginer mon lecteur idéal comme quelqu’un qui me ressemble, mais en un peu plus intelligent. Il y a quelque temps, un lecteur chilien m’a envoyé une coupure de journal où on apprenait que l’acteur incarnant Pluto à Disneyworld avait été frappé à mort. Le lecteur m’écrivait : « Le monde est en train de se Fresaniser. » Moi je n’ai pas cette impression, mais cela ne me gêne pas – et même cela me flatte – que mes lecteurs l’aient. Pour donner un exemple extrême, je crois que si quelqu’un avait dit à Kafka que quelque chose était kafkaïen, il n’aurait pas compris ; tout simplement parce qu’il devait croire que tout le monde pensait comme lui. Personnellement, et pour être franc, je suis lecteur avant d’être écrivain. Je suis plus un lecteur qui écrit qu’un écrivain qui lit.
Il paraît que vous retravaillez vos livres lors de nouvelles éditions. Dans Mantra, vous avez ajouté 40 pages autour de la lettre R dans la version française… Pendant la rédaction de Mantra, j’avais déjà prévu de me réserver une lettre, parce que je savais que j’allais avoir de nouvelles idées, des ajouts à faire, et qu’en plus beaucoup de gens – dont les Mexicains qui allaient lire le livre –, me feraient des commentaires du type « dis dons, tu as oublié de dire ça ». J’ai donc mis une lettre de côté pour compiler toutes ces choses. Le problème était de savoir quelle lettre choisir et l’option la plus juste aurait été le M, mais il y avait tellement de choses à dire avec cette lettre que j’ai choisi le R, comme Rodrigo. Mais je procède toujours ainsi. Dans tous mes livres. Je suppose que cela vient, pour ma part, de la certitude que les livres ne sont jamais terminés, qu’ils sont le moteur d’un mouvement perpétuel, toujours en train de s’écrire. D’un autre côté, j’ai toujours aimé les rééditions de CD avec des bonus, ou les DVD avec des commentaires du réalisateur…
Vous écrivez : « Mexico est le mot le plus x qui soit », et Mantra devient « Mantrax » à la fin du livre. Que dissimule cette lettre ? Eh bien, le x est la lettre mystérieuse par excellence. Il ressemble à une énigme qui ne se résout jamais tout à fait. Le x marque aussi l’emplacement exact du trésor sur les cartes des pirates. Le x est le rayon qui permet de voir à travers les choses et de percer l’intime secret du squelette.
Propos recueillis par Lise Benincà et traduits par Marta Pascual Argente Le matricule des anges N° 77, octobre 2006
MANTRA Rodrigo Fresán
(artpress N°327, octobre 2006)
Claude Simon écrit dans sa préface à Orion aveugle : « Je ne connais pour ma part d’autres sentiers de la création que ceux ouverts pas à pas, c’est-à-dire mot après mot, par le cheminement même de l’écriture. (…) C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit, dans tous les sens du terme. » En faisant l’expérience de ce roman atomisé, Exploded comme dirait William S.Burroughs, dont Rodrigo Fresán (né à Buenos Aires en 1963) se réclame, entre autres, on plonge dans un monde où les frontières du réel et du rêve s’effacent au fil des pages. C’est le septième roman de cet écrivain argentin qui vit à Barcelone. Martín Mantra est un enfant « sauvage » mexicain, hyperbranché, nourri de séries TV. Il arrive dans un collège argentin où le narrateur va faire sa connaissance. Mais c’est la ville de Mexico qui est le second personnage central de ce livre – ville fascinante pour les étrangers en particulier, et notamment pour un bon nombre d’écrivains. Tout évoque, en un éclair, les Cités de la nuit écarlate de Burroughs, la lumière singulière de la Soif du mal, le caractère original du film 2001, l’Odyssée de l’espace et la Quatrième dimension. Dans ce foisonnant roman, Fresán explore, une fois encore après les Jardins de Kensington, l’enfance sans innocence. Le jeune Mantra est le fils d’acteurs de séries télévisées, il ne se déplace jamais, même pour se rendre à l’école, sans un garde du corps. Sa vie est dédiée au cinéma et à la télévision dont il a une connaissance renversante (par la voix de l’auteur, le discours sur Kubrick est superbe). Ainsi tout passe par le prisme visionnaire de cet enfant. La seconde partie du livre est conçue comme un dictionnaire anarchique, une encyclopédie fictionnelle, emplie d’une extrême tension urbaine propre à Mexico. Ici, l’auteur mêle la forme du conte, les comics américains à la musique rock, les intuitions d’un Philip K. Dick et d’un Ballard à l’art pop, c’est-à-dire à l’œuvre d’un Andy Warhol. « Quand nous commençons à lire, nos rapports avec les livres passent par notre identification au personnage. Les lecteurs primitifs ont donc besoin d’entrer dans l’histoire (…) pour faire partie de l’aventure. Au fil des ans, le lecteur cesse de s’identifier au héros pour s’identifier à la réalité de l’écrivain. La façon de raconter une histoire finit par primer sur l’histoire elle-même. Là, je ne suis pas sûr que les lecteurs évoluent. » Mantra veut englober toute l’histoire de l’univers à partir de sa propre biographie, confie-t-il, à son camarade. Il prévoit que dans le futur nous serons tous des metteurs en scène de cinéma, tournant le film de nos vies, aux lendemains autobiographiques.Les temps à venir seront des studios où l’on promènera ses jours et ses nuits comme des séquences et des fondus au noir. « Il faut partir du Vide Absolu et le remplir peu à peu, sans se presser, comme on remplit une piscine dans laquelle on ne nagera jamais. » Puis tout bascule dans la deuxième partie du livre qui s’ouvre comme un dictionnaire : Abajo (Inframonde), Action, Air, où la mort se met à parler. On se trouve dans une ville explosée : Mexico District Federal Souterrain où le temps se distord et se mord la queue. Ainsi parle cette voix venue d’un monde criblé de références post-modernes et baroques, de cartouches de mémoire (le temps retrouvé), de biographies insolites de personnages, de rockers, de situations réelles, de cataclysmes divers, où l’on va apprendre ce qui est arrivé après la destruction de la ville à la famille de Martín Mantra, le guérillero médiatique intemporel. Les Mantra ont été ensevelis sans doute par le tremblement de terre ou tués par balles ? Où sont passés les corps ? Tout cela finira-t-il dans une série mexicaine ! L’auteur fait ici allusion au fameux roman, Pedro Páramo, de Juan Rulfo, qui rappelle la quête du héros – rejoué ici sur un autre mode. Rodrigo Fresán a conçu son roman comme une tumeur qui dévore le cerveau petit à petit. Récits, images et sons ne cessent de couler le long de cette histoire contaminée par toutes les rumeurs du monde d’aujourd’hui. Sa vision est exempte de tout complexe critique. Son esthétique narrative construit des modèles et des angles de perception nouveaux qu’il transforme à la manière des Pop artistes tel Allen Jones. Roberto Bolaño évoquait à son propos sa mélancolie associée nerveusement à son style. Ce roman « apocalyptique » sur le Mexique parle avant tout du passage du temps, de la possibilité et de l’impossibilité des rêves, de l’art littéraire.
Patrick Amine
RODRIGO FRESÁN
Dans un tourbillon temporel qui mêle passé, présent et futur, Rodrigo Fresán dresse dans Mantra un portrait halluciné de Mexico, ville monstre chaos-psychotique, et parvient avec virtuosité à exploser la structure romanesque. Avez-vous déjà entendu parler du « syndrome de Combray ? » Le narrateur de Mantra est atteint de ce mal – une tumeur au cerveau inopérable – qui conduit à se focaliser sur un seul souvenir. Il « choisit » son ami Martin Mantra auquel il associe une époque, l’enfance, et un lieu : la ville de Mexico. Lorsque l’Avant, le Pendant et l’Après s’entremêlent, tout devient possible… Quatrième roman traduit en français de l’Argentin Rodrigo Fresán, Mantra est la preuve que les « livres-monde » existent encore, mais aussi qu’une littérature mondiale, dans l’acception la plus positive du terme, se fait jour. Né à Buenos Aires en 1963, vivant à Barcelone, Fresán – dont l’œuvre a été saluée par Alan Pauls et Roberto Bolaño – convoque avec une virtuosité inouïe le temps circulaire des Aztèques, le souffle latino-américain, la science-fiction et les jeux oulipiens. Rencontre avec l’inventeur génial du souvenir sans fin.
Votre roman est le fruit d’une commande… Il devait figurer dans une collection de Mondadori Espagne, visant à associer la narration au tourisme et à une certaine ambiance millénariste. J’ai glissé dans Mantra bien des choses que je n’aurais jamais osé écrire habituellement. Plusieurs livres se présentaient à moi, tous très différents : un roman sue les feuilletons télévisés mexicains ou les catcheurs masqués, un souvenir d’école avec un personnage mexicain, un encyclopédie apocryphe de Mexico avec des entrées entièrement inventées… J’ai fini par tout mélanger pour enlacer ce chaos qu’est le District Fédéral de Mexico.
Vous décrivez Mexico comme « une réalité à la fois monstrueuse et épique, un phénomène qui ne relève pas de ce monde »… Quand j’étais petit, les séries télévisées et les bandes dessinées Novaro venaient du Mexique. Mexico était pour moi une ville captivante. Je suis fasciné par le lien paradoxal qui unit Mexico à Buenos Aires. La capitale argentine est une espèce de parc à thèmes psychotique de la cité qui meurt après avoir été trop européenne – il y a une rue Inglaterra, une rue París, une rue Italia – et pour avoir rejeté tout lien susceptible de la rattacher au monde latino-américain. Cet élan de non-appartenance, cette volonté de marquer une différence et de se détacher la place en porte-à-faux par rapport à Mexico, métropole centrifuge qui tourne sur elle-même, ne rejette rien et assimile tout.
Ce sentiment d’un territoire hors du temps explique-t-il la fascination que la ville exerce sur de nombreux Occidentaux ? Le grand avantage que présente le Mexique pour un écrivain, c’est que tout y est possible. Il n’y a aucune limite à la vraisemblance. Jusqu’à mes fréquents séjours au Mexique, ce pays était à mes yeux une énigme bourrée de thèmes qui m’attiraient depuis ma préhistoire enfantine : les BD Novaro et leurs publicités pour les Sea Monkeys, les catcheurs masqués, la disparition d’Ambrose Bierce, le consul de Malcolm Lowry, certaines nouvelles de Ray Bradbury se déroulant le jour des Morts… J’ai écrit une brève nouvelle mexicaine qui a ressurgi dans Mantra, sous la forme d’un épisode apocryphe de La Quatrième Dimension de Rod Serling. Le Mexique tel que je le conçois est un long et incommensurable épisode de La Quatrième Dimension.
Mexico, dites-vous, résulte « du choc de deux cultures différentes » : espagnole et aztèque… Mexico est une autre planète située sur la planète Terre où une culture terrienne et une culture extraterrestre s’entrechoquent. Cela en fait le lieu idéal pour y situer n’importe quel récit. Les règles qui font en sorte que telle ou telle chose est ou n’est pas vraisemblable n’y ont pas cours, et ont cessé de s’appliquer depuis la nuit des temps. Mexico est l’un des meilleurs territoires où faire se dérouler des fictions qui ne tardent pas à devenir fortes et vigoureuses – les fictions y deviennent réalité.
Êtes-vous d’accord avec Carlos Fuentes lorsqu’il affirme que « la ville est l’héroïne du roman moderne » ? Je ne suis pas sûr que l’on puisse qualifier la ville de Mexico d’« héroïne ». Je la conçois plutôt comme une « anti-héroïne » ambiguë, indéchiffrable et, surtout, allègrement psychotique. Il est peu d’expériences aussi hallucinogènes que de se promener dans Mexico avec un carnet de notes, les yeux bien ouverts. Par instants, elle ressemble à un film tourné par un fou. À d’autres moments, elle semble acquérir la logique secrète de ce qui est définitif. Certains jours, elle a la fièvre ; d’autres jours, c’est le pays tout entier qui est la fièvre. Au Mexique, le temps s’écoule différemment sans qu’on comprenne s’il va en arrière, en avant ou se fige.
La tumeur de votre narrateur va-t-elle de pair avec le mal dont souffre la ville ? Mexico est peut-être une tumeur géographique.Elle ne cesse de grandir, et mon défi était de la faire tenir tout entière dans un livre. Je trouvais intéressant qu’un roman sur un pays et sur une ville aussi gigantesque qu’un pays puisse correspondre à la forme et à l’esprit qui l’avait inspiré. De là la monstruosité de Mantra, qui est presque une aberration littéraire où les narrateurs se transforment en autres narrateurs : le roman commence sur le récit d’une tumeur cérébrale et se poursuit dans la bouche d’un mort français qui raconte ce qui se passe dans un infra monde précolombien ; il se conclut entre les dents et la langue d’une sorte de momie-robot cherchant son père dans les ruines futures d’un District Fédéral apocalyptique où le temps est circulaire et où les morts relatent l’histoire.
On retrouve dans ce livre le thème de l’enfance, déjà présent dans votre précédent roman Les Jardins de Kensington… La mémoire, l’enfance et la mort sont trois pôles autour desquels gravite mon travail. Je dis toujours que la première notion de la mort que nous ayons – en plus de la mort d’un être cher – est celle de la mort de l’enfance, prenant fin pour devenir un fantôme. J’ai quarante ans et je trouve intéressant, si je vis jusqu’à quatre-vingts ans, de me situer à un point équidistant entre la mort et l’autre mort. Cliniquement, je suis venu au monde mort-né.Sans leur porter une attention morbide ou tragique, je m’intéresse beaucoup aux morts, aux gens qui parlent de la mort de leurs proches en les réécrivant ou les réinventant. Je crois aux fantômes, mais je ne pense pas qu’ils soient produits de notre côté. L’enfance est l’un de mes thèmes de prédilection car, à l’évidence, tout commence dans l’enfance, tout se crée dans l’enfance : l’amour et la mort naissent durant cette période.
Êtes-vous, comme votre personnage, grand amateur de science-fiction ? J’ai été un grand lecteur de science-fiction. J’aime surtout les auteurs cultes du « futurisme-quasi-présent » : Philip K. Dick et James Graham Ballard. K. Dock est classé dans la « science-fiction », mais il est pour moi un auteur réaliste. Ses livres sont totalement hybrides, inclassables.Il est mort en 1982, mais l’action de ses livres se déroule en 1987, en 1998. Il concevait le futur comme quelque chose de très proche ; il ne voulait pas se projeter trop loin. Ballard, autre réaliste alternatif, a lui aussi toujours refusé l’idée de futurisme par obligation et n’a pas hésité à prédire que « l’avenir sera un lieu très ennuyeux ».
Doit-on voir à travers le tremblement de terre qui détruit Mexico une allégorie, la nécessité d’une re-fondation ? C’est le rôle de toute histoire : transcender la littérature, être une recréation constante et novatrice de vieux mythes. Je crois à une véritable fonction sociale de l’écrivain, pas forcément engagée.L’image de l’auteur courant les tables rondes ne m’intéresse pas. Je vois plutôt l’écrivain comme un fournisseur d’histoires, de points de fuite permettant l’évasion : il doit faire découvrir des réalités alternatives, fonction que remplissait l’homme de la préhistoire qui, autour d’un feu, commençait à raconter. J’aime me dire qu’au fond, ce rôle n’a pas beaucoup évolué et que c’est là un point positif.
Propos recueillis par Fabrice Lardreau et traduits par Isabelle Gugnon. Transfuge N°12, septembre-octobre 2006
Mexico, Mexico Mantra de Rodrigo Fresán
Nouveau roman de l’Argentin Rodrigo Fresán, le délirant Mantra embrasse la ville de Mexico.
En France, Rodrigo Fresán n’a sans doute pas encore la place qu’il mérite vraiment. L’Argentin a certes déjà été traduit, de Esperanto (Gallimard, 1999) aux trop peu visités Les Jardins de Kensington (Seuil, 2004), en passant par L’Homme du bord extérieur (Autrement, 1999), mais il faut encore œuvrer pour imposer comme il se doit cette figure majeure des lettres sud-américaines. La publication de l’imposant et kaléidoscopique Mantra par le Passage du Nord-Ouest devrait contribuer à faire grimper sa cote. Cette somme à la narration fragmenté parut aux éditions Mondadori dans le collection « Ano 0 ». Véritable « délire au sens le plus technique et le plus trivial du terme », pour reprendre l’expression d’Alan Pauls, auteur du remarqué Passé (Bourgois, 2005), mérite largement le voyage, à condition toutefois d’aimer les trous d’air et les surprises. Les lecteurs aventureux partiront donc pour le District fédéral de Mexico, pour « MEH-kee-Ko ». Mais avant cela, ils feront d’abord connaissance avec un certain Martin Mantra dont les cinéastes favoris sont Orson Welles et Stanley Kubrick. Fils de parents dysfonctionnels, atteint du syndrome de Combray, le narrateur de Fresán, lui, a vu le jour dans un pays qui n’existe plus aujourd’hui. Il parle magnifiquement du paradis perdu de l’enfance, ce « lieu cruel et mystérieux peuplé de gens cruels et mystérieux ». Le jeune Mantra est entré dans sa vie un revolver à la main. Tous deux ont ensuite inventé le « ping-pong-pung » qui se joue sous la pluie. « Les gouttes font dévier la balle de manière imperceptible ou drastique, provoquant toutes sortes de situations zen de tirs bouddhistes »… Laissons le mot de la fin au regretté Roberto Bolaño, lequel résume parfaitement l’affaire. « Il s’agit d’un roman sur le Mexique, mais en réalité, comme dans tout grand roman, c’est du passage du temps, de la possibilité et de l’impossibilité des rêves dont il parle vraiment. Et il parle aussi de l’art de faire de la littérature. »
Alexandre Fillon Livres Hebdo 1er septembre 2006


Lekti-ecriture.com travaille avec la librairie Clair-Obscur, librairie indépendante française.
Vous achetez vos livres au sein d'une interface sécurisée, et vous les recevez rapidement (envois effectués sous 24 à 48 heures). Vous pouvez, au choix, payer les livres commandés par Carte Bancaire, chèque, virement bancaire, ou mandat Cash. Les envois sont effectués par la librairie en France et partout dans le monde.* Les frais de port sont offerts à partir de 25 euros en France métropolitaine.
Pour tout renseignement complémentaire, contact@lekti-ecriture.com.
En savoir plus sur la librairie Clair-Obscur, les délais de livraison et disponibilités, la sécurité et la confidentialité, consulter les conditions générales de vente.